mercredi 31 janvier 1979

L'ARCHITECTE ET LE PAYSAGE SONORE

A LA RECHERCHE DU PAYSAGE SONORE


La confusion fréquente bruit/nuisance apparaît avant tout comme la déformation du monde sonore tel qu'il devrait être ressenti. C'est le signe de rejet d'un univers sensoriel devenu sans nuances.
La civilisation occidentale a privilégié le sens de la vue en plaçant ce denier au-dessus de l'interaction normale des sens; l'appropriation sensorielle du milieu est devenue la prérogative de l'information visuelle ; la perception des sons n'apportant qu'une source de renseignements de deuxième ordre.

Quand il est question d'environnement, de paysage, nous pensons avant tout aujourd'hui à la qualité de perception de l'œil.

Le refus des modes d'urbanisation nouveaux, le souci de l'intégration et du respect des sites sont des exigences du sens de la vision et la satisfaction de ce sens apparaît comme la première des conditions vers le mieux-être. Les actions de défense de quartiers sont engagées pour la protection et la conservation d'images visuelles et non d'images sonores, comme si la qualité de l'environnement sonore était une conséquence inéluctable de la qualité de l'environnement visuel.

Ainsi, dans le paysage sonore que nous vivons, l'oreille ne se révèle que pour les extrêmes: l'insupportable ou le silence anormal, en laissant de côté l'ensemble des nuances et des phases transitoires. « Il est facile de constater que les perceptions des peuples civilisés sont grossières et frustres en comparaison de l'hyperesthésie des cultures oralo-auditives. » dit Marshall Mal Luhan.

Les recherches biologiques sur la mutation démontrent que le développement de l'homme va dans le sens de la satisfaction de ses besoins essentiels et tend à atrophier les organes présentant un défaut d'usage. L'oreille est en permanence dupée. Sait-on que la musique d'ambiance des grands magasins n'est là que pour masquer le tintamarre des lieux et agir sur le psychisme de la clientèle ?

Nous apercevons-nous que le niveau de pression acoustique en pleine forêt est très élevé et qu'il n'a aucune commune mesure avec l'impression ressentie de calme ?

Nous savons regarder, apprenons à écouter. La notion d'intimité d'un lieu attribuée à la dimension de l'espace, à l'absence d'excitation visuelle forte, a pour raison également la transformation du niveau et du spectre sonores par rapport au bruit d'ambiance. Le marché traditionnel n'est-il pas entendu autant qu'il est vu, les produits vantés à grand renfort de voix ? On a tort de le décrire seulement comme «haut en couleurs», il l'est beaucoup aussi en sonorités.
Il existe bien sur les cartes routières des indications de panoramas visuels, ne pourrait-on pas indiquer les panoramas présentant un intérêt acoustique ? Les lieux riches en sonorités et particulières sont nombreux : criques de falaises, vallées à écho...

L'espace acoustique a ceci d'inconfortable qu'il est collectif, tandis que l'espace visuel peut être réduit à soi-même : « sa maison, son jardin ». L'espace visuel s'individualise ; l'espace acoustique difficilement. La création de son propre espace sonore, qui constitue une revendication légitime, peut se définir comme la subtile association des messages utiles provenant de l'extérieur et de nos propres sonorités. Le choix acoustique, ce serait en même temps de pouvoir doser les bruits extérieurs et s'entourer de ses propres bruits, sans avoir à en augmenter l'intensité. Le bruit est également une des expressions de nos comportements quotidiens et l'obligation de le restreindre, de se contraindre à un certain silence, constitue une restriction de l'individualité. Vivre notre espace sonore, ce serait créer notre bruit, sans avoir ni à le superposer à d'autres, ni à le voir s'échapper hors de nos « murs », parce notre bruit nous appartient et savoir qu'il s'échappe vers d'autres oreilles est une perte d’intimité.

Le dosage sensible des bruits qui peuvent pénétrer et de ceux qui peuvent être diffusés, ne se réalisera pas, en tous cas hors d'un cadre de vie pensé à cette fin. Pour que l'espace acoustique cesse d'être un espace subi, il faut l'organiser. Les concepteurs d'architecture ont conçu jusque-là les espaces sonores à la manière de Monsieur Jourdain, sans trop s'apercevoir que toute décision dans le domaine visuel a une conséquence acoustique inéluctable: implantation et gabarit des constructions, disposition et géométrie des locaux, choix des matériaux et des techniques. L'acoustique est corrélative de la plastique, en aucun cas la première ne constitue un traitement rapporté à la deuxième. « Esthétique » signifie étymologiquement: perceptible par les sens. Alors si le cadre architectural engendre des paysages, pourquoi n'engendrerait-il pas également des paysages sonores ?

Dans le cadre d'une école d'architecture une organisation pédagogique qui réduirait la conception acoustique à une intervention d'ordre technique priverait l'enseignement de l'un des domaines de perception de l'espace et se situerait à l'encontre des efforts actuellement et tardivement entrepris pour la promotion d'un cadre de vie précisément plus soucieux de l'individu.

Enfin, la pratique acoustique de l'architecture devrait contribuer à la plus grande diversification des stades d'intervention de l'architecte dans le processus de création et de conservation de ce cadre de vie sonore.

L’ARCHITECTE ET L'ESPACE SONORE


Les espaces sont conçus comme des images. La géométrie, outil visuel, paraît être le moyen le plus évident de représentation de l'architecture, qui cependant est perçue par chacun des sens. L'architecte préparé à l'étude de la plastique, de la polychromie, et éventuellement du toucher, est convaincu que l'aspect suffit à l'espace construit pour qu'on puisse le prendre à l'occasion comme de l'architecture. Il apparaît pourtant à l'usage que l'appropriation de cet espace s'appuie aussi sur l'odorat et l'ouïe.

Retenons l'ouïe pour notre propos et établissons le postulat suivant: Toute création d'ordre visuel entraîne inéluctablement une création d 'ordre sonore.
Le choix des dimensions d'un volume, du rapport de celles-ci, de sa forme, définit les caractéristiques acoustiques propres à ce volume. Ces caractéristiques sont la fréquence de résonance, la distribution de la pression, la diffusité du son, le temps de réverbération, les phénomènes acoustiques particuliers, tels la focalisation, l'accumulation tangentielle de l'énergie, les échos flottants...

Après le choix de la forme vient celui de la qualité des parois. Ce dernier a une implication acoustique plus connue, la tendance consiste d'ailleurs à penser qu'il s'agit là de l'unique implication acoustique et que par conséquent, il suffit de l'ajouter après coup. C'est une erreur qu'il convient de combattre, une fois que la forme existe, la matière acoustique principale est là. Le choix des revêtements ne relève que de l'aménagement. L'acoustique ne peut constituer une technique rapportée tant pour isoler que pour obtenir une ambiance sonore adaptée, c'est un art avec sa dimension créatrice partie intégrante de l'architecture. L'acoustique, c'est bien davantage que l'étude des salles d'écoute, la prescription des manchons, fourreaux, supports élastiques ou des indices DS, Ln, delta, coefficients alpha …

De la manière que l'on apprécie les qualités plastiques d'un espace en se déplaçant, l'espace sonore ne prend sa dimension que par rapport aux activités qui l'animent. Un décryptage de l'espace sonore devrait considérer les liens existants entre le générateur de son (l'émetteur), le support physique (le cadre bâti ou naturel) et l'auditeur (le récepteur). Le rôle de l'architecte consiste alors à développer « l'audibilité » du support physique comme il développe par ailleurs son « imagibilité ». Par « audibilité » entendons la propriété d'un espace à provoquer une sensation acoustique forte chez n'importe quel auditeur. Citons le peintre qui siffle parce que les locaux sont nus et réverbérants, l'enfant qui crie dans le préau, le marcheur qui claque les talons... Chacun des supports physiques a nécessairement une propriété acoustique, il n'en possède pas pour autant les qualités d’« audibilité ». Le marché couvert, le couloir du métro, les tribunes d'un stade, la cage d'escalier, le bureau « ouaté », l'allée gravillonnée sont des supports physiques de l'espace sonore dont l’« audibilité » est certaine.

La quête de l'architecte pour la création et l'amélioration de l'environnement ne peut se trouver limitée à l'étude de l'image visuelle, y compris les sciences humaines ou techniques qui s'y rapportent.

L'architecte ne peut ignorer qu'il est aussi acousticien et que la conception du paysage sonore lui revient. Son action doit se situer bien au-delà de la seule lutte contre les bruits gênants, vers l'enrichissement des perceptions sonores.

Revue BIP – Janvier 1979