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lundi 22 avril 2024

LA RONCHOPATHIE, DENI DE POLLUTION SONORE ?

Au titre de la Prévention des pollutions, des risques et des nuisances le Code de l’environnement établit à l’article D.571-54 le principe des points noirs du bruit, lesquels se trouvent définis à l’article 2 de l’arrêté du 3 mai 2002 pris en application du décret n° 2002-867 du 3 mai 2002.

Sont ainsi considérés comme points noirs du bruit des transports terrestres les bâtiments d'habitation pour lesquels les indicateurs de gêne dépassent, ou risquent de dépasser à terme, la valeur limite pour la période diurne de 70 dB(A) ou la valeur limite pour la période nocturne de 65 dB(A).

Les enquêtes de gêne semblent révéler qu’à partir de ces valeurs, plus de 80% des personnes enquêtées se déclarent gênées ou très gênées.

Par ailleurs la Directive européenne 2002/49/CE, laquelle définit le bruit dans l’environnement comme un « son extérieur non désiré ou nuisible résultant d’activités humaines, y compris le bruit émis par les moyens de transports, le trafic routier, ferroviaire ou aérien et provenant de sites d’activité industrielle » oblige chaque état membre à réaliser des plans d’exposition au bruit.

Remarquons bien que le Conseil de l’UE ne manque pas de retenir comme motifs de bruit à la fois l’indésirabilité, c’est-à-dire l’appréciation négative, ainsi que la nocivité ; confirmant ainsi les deux caractéristiques essentielles du bruit que sont la connotation et le niveau sonore.

Cette Directive européenne se trouve transposée sur le territoire par l’établissement de valeurs limites, telles que celles visées à l’article 3 du décret du 24 mars 2006 (cf. art. 7 de l’arrêté du 4 avril 2006) ; à savoir un niveau sonore de 68 dB(A) pour l’ensemble de la journée (comprenant une pénalisation pour la période nocturne) et de 62 dB(A) pour la période nocturne par rapport à une route ou une voie ferrée comprenant une ligne à grande vitesse.

Rappelons que l’exposition en période nocturne contribue, selon l’étude publiée par l’OMS en 2011, à un impact sanitaire majeur puisque les perturbations du sommeil par les nuisances sonores seraient à l’origine chaque année en Europe occidentale d’une perte de 903 000 années de vie.

On remarque que l’étude de l’OMS relative à la perturbation du sommeil par le bruit omet en réalité de prendre en compte la question essentielle posée par le psychiatre Stephen A. Stanfeld : " Est-ce que le bruit provoque une perturbation du sommeil et par conséquent une altération de la santé ? ou peut-être plus probablement : est-ce qu'un mauvais état de santé conduit à la perturbation du sommeil par le bruit dans lequel le bruit est perçu comme perturbant ? " (Internoise 2000). 

C’est ici que l’impact de la signification sur le bruit, évoqué à juste titre par le Conseil de l’UE, devrait conduire à relativiser la seule référence au seul niveau sonore ; ce qui n’est donc pas le cas suivant l’approche physicaliste dominante en matière écologique et médicale, associant le pouvoir de nuisance à la seule considération des caractéristiques physico-temporelles du bruit ; c’est-à-dire en omettant que le trouble puisse aussi résulter de la connotation de la source.

Si l’on retient ainsi comme limite de nuisance nocturne un niveau moyen de l’ordre de 60 dB(A) à l’extérieur de l’immeuble, on doit admettre par rapport à l’affaiblissement de façade de l'ordre de 25 dB(A) de la majeure partie des constructions existantes que le dispositif réglementaire fixe pratiquement le seuil de niveau sonore admissible la nuit à une valeur de l’ordre de 35 dB(A) à l’intérieur d’une habitation.

Une telle valeur correspondant à une moyenne énergétique sur la durée de la nuit, on remarque que ledit niveau limite se trouve porté à 38 dB(A) pour une exposition de 4h00 et de 41 dB(A) pour 2h00.

Si l’on garde ce raccourci de pensée suivant lequel seules les caractéristiques physico-temporelles du bruit sont de nature à renseigner l’état de la nuisance, il n’existe donc aucun motif pour que ces niveaux limites d’exposition afférents au bruit de trafic terrestre ne puissent concerner toute autre source sonore nocturne susceptible d’exposer l’habitant d’un logement.

Parmi ces sources de bruit, il en est une particulièrement insidieuse puisque s’introduisant en soirée dans les chambres à coucher des appartements et même jusque dans les lits ; il s’agit du bruit rauque engendré par les vibrations nasopharyngées du ronchopathe.

Selon l’enquête A+A Healthcare effectuée en 2011 auprès d’un échantillon de 1000 personnes et l’étude Ohayon (BMJ 1997) près de 40% des hommes ronflent bruyamment et souvent, tandis que la prévalence chez les femmes atteint 30%.

Suivant Richard J. Schwab (University of Pennsylvania, Division of Sleep Medicine) environ 57 % des hommes et 40 % des femmes ronflent.

D'après l'American Academy of Otolaryngology, 45 % des adultes ronflent occasionnellement, et 25 % sont des ronfleurs réguliers.

Une récente enquête menée au Royaume-Uni par la chaîne de magasins Specsavers, publiée par Peter Wix le 16 mai 2023, conduit à retenir que :

- 91 % des personnes interrogées répondent que leur partenaire ronfle régulièrement et la plupart d’entre elles affirment que leur partenaire bruyant les réveille au moins deux fois par nuit.
- 7 % des personnes admettent que les ronflements de leur partenaire les empêchent de profiter d’un repos nocturne bien mérité, ce qui les agace (46 %), les frustre (45 %), voire les stresse (28 %)
- 9 % des personnes interrogées admettent qu’elles donnent des coups de coude à leur partenaire, 44 % qu’elles le retournent et 42 % qu’elles lui donnent un léger coup de pied pour qu’il s’arrête
- près d’une personne sur dix a même envisagé de se séparer à cause de ce dérangement nocturne.

Au-delà de la gêne occasionnée par le fait de dormir avec un partenaire qui ronfle, une telle nuisance entraîne inévitablement un stress relationnel et des effets néfastes sur la santé ; soit un problème majeur dans la vie sociale et surtout dans la relation conjugale.

Réveillé par le ronflement de son ou de sa partenaire, le conjoint n’hésite parfois pas à manifester son trouble par un bon coup de coude dans le dos en espérant pouvoir dormir à nouveau.

La situation peut même conduire à faire chambre à part pour ne plus avoir à supporter un tel désagrément.

Selon un sondage Ifop 44% des Français se sont déjà disputés à cause du ronflement.

Déjà au XIXe siècle, Armand Bourgeois qui intitule son vaudeville « La consigne n’est pas de ronfler », met en scène Célibaton, un bourgeois de 35 ans qui refuse de se marier de peur de « tomber sur une femme qui ronfle ».

L’échelle de ronflement suivante a été utilisée dans une étude israélienne de 2019 (https://doi.org/10.5664/jcsm.7678) pour laquelle les niveaux de décibels correspondants ont été fixés après évaluation de l’intensité du ronflement dans un laboratoire du sommeil :

- ronflement léger (40-45 dB)
- ronflement modéré (45-55 dB)
- ronflement sévère (55-60 dB)
- ronflement très sévère (+ de 60 dB)

Cette étude suggère que les femmes ont tendance à ne pas déclarer qu’elles ronflent et à sous-estimer le volume de leurs ronflements, même si l’on observe objectivement qu’elles ont des volumes de ronflement similaires à ceux des hommes.

Il est d’usage d’admettre que le ronflement moyen atteint facilement des niveaux sonores de 45 dB(A) à 60 dB(A) dans l’environnement du ronfleur ; ce qui correspondrait en fait à des niveaux d’au moins 70 dB(A) à 85 dB(A) s’il provenaient de l’extérieur et qu'on les comparaissait aux critères de bruit de trafic mesurés ainsi.

Si l’on considère suivant l’étude couples et familles réalisée par l’INSEE en 2011 que 70 % des 68 millions de français vivent en couple, et que l’on puisse formuler l’hypothèse d’un affect unilatéral, il conviendrait ainsi de retenir que la pollution ronchopathique exposerait à raison de 40 % de ronfleurs près de 9,5 millions de personnes.

Le niveau sonore du bruit dépassant alors largement le critère de point noir ou le référentiel de niveau sonore limite du plan de prévention du bruit et le nombre estimé des victimes étant tout à fait considérable, il reste à analyser le motif d’un tel déni.

Un tel seuil de nuisance, qui ne manquerait pas de faire l’objet d’accusation d’effets délétères sur les systèmes endocriniens, immunitaires, cardiovasculaires et autres s’il s’agissait de bruit de trafic ou d’animation urbaine, fait l’objet en effet d’un mutisme écologique pour le moins suspect ; sauf à considérer bien sûr que le niveau sonore ne serait pas le seul motif de dangerosité du bruit …

La raison de ce déni résulte sans doute du caractère intime de la source échappant à l’emprise du pouvoir technocratique gouvernant la société au mépris des affects.

Observons pourtant qu’une telle nuisance n’est pas nouvelle.

Sophie Panziera dans la « Disqualification du ronflement au XIXe siècle »inscrit cette dernière dans une dynamique plus large de disqualification des bruits corporels ou « dormir en silence semble bien devenir une procédure de distinction, participant à l’autocontrôle des corps opéré par les élites du XIXe siècle, qui s’efforcent de se « désonoriser » tout comme elles essaient de se désodoriser, afin de se distancier du peuple, amateur de tintamarre et de brouhaha … Ne pas ronfler semble ainsi intégrer les disciplines de silence imposées par le code de politesse ou d’une manière générale, par la civilité ».

S’il n’est pas prévu de plan d’exposition au bruit ronchopathique, ni l’installation de capteurs afin de traquer les ronfleurs comme il en est des deux roues motorisés, tandis que l’exposition sonore est d’une tout autre intensité à l'intérieur des logements et concerne tout autant d’oreilles, il convient d'admettre soit que le discours en vigueur sur les méfaits du bruit ne se trouve pas fondé, soit que le contrôle du bruit nécessite effectivement d’être appréhendé plus finement que par la seule quantité.

Imaginons un instant la réaction du public si, à l’instar du conjoint du ronfleur, on disait à la victime de bruits urbains qu’il suffit de porter des bouchons d’oreille ; tandis qu’en l’espèce les campagnes contre le bruit, d’autant plus animées par des considérations médicales, devraient plutôt porter sur les moyens de soigner la ronchopathie, dont il est avéré semble-t-il le risque accru pour le ronfleur de développer des maladies cardiovasculaires.

Le guide sur " Le bruit - Les moyens de la combattre efficacement " édité par l'Agence de l'Environnement et de la Maîtrise de l'Energie (3684 - Mars 2003) situant le ronflement sur l’échelle de bruit au niveau du seuil de risque et l’objet d’un tel établissement public placé sous la tutelle du ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires étant de participer à la mise en œuvre des politiques publiques dans les domaines de l'environnement, de l'énergie et du développement durable, l’action correspondante reste donc attendue.

Article du 1er avril 2024, ichthyique ... ou pas.












lundi 4 octobre 2021

ACOUSTIQUE DU BÂTIMENT ET SANTÉ


La question de la sanité acoustique des bâtiments se trouvant essentiellement relative à la protection de l’homme contre les bruits, son approche nécessite au préalable de s’interroger sur l'effet des différents impacts sonores, mais surtout sur la notion de trouble.


1.  Santé et bruit

Les atteintes du bruit se trouvant souvent réservées au seul domaine médical, la définition de la santé par l’O.M.S. mérite à juste titre d’être rappelée :

"La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité."

Concernant plus particulièrement le trouble de bruit, l’O.M.S. définit ainsi la gêne :

"une sensation de désagrément, de déplaisir provoquée par un facteur de l’environnement dont l’individu (ou le groupe) reconnaît ou imagine le pouvoir d’affecter sa santé"

C’est pourquoi le Code de la Santé publique ne manque pas à l'article R.1336-5 d’associer santé et tranquillité :

"Aucun bruit particulier ne doit, par sa durée, sa répétition ou son intensité, porter atteinte à la tranquillité du voisinage ou à la santé de l'homme… "

Il convient ainsi de retenir que la question de la sanité acoustique concerne les multiples domaines d’intervention au moyen desquels il est permis d’influer sur les perceptions sonores et leur interprétation.

Alors sans doute la conception architecturale ne se trouve pas en reste à travers le découpage des volumes, la distribution des activités, la création des ambiances et pour beaucoup la représentation spatiale.


2.  Effets du bruit sur l'homme

Les effets du bruit sur l'homme sont de différentes natures :

- à niveau élevé le bruit provoque des lésions sur les cellules ciliées de l'oreille interne ; cellules dont l'objet est de transformer l'onde sonore en influx nerveux.

Les sources de bruit à l’origine de cette pathologie sont plutôt industrielles (ateliers de tôlerie, de chaudronnerie, d’embouteillage, de menuiserie…) ou musicales (concerts, discothèques, port du casque…).

- à niveau moyen un bruit ambiant, plus ou moins permanent, peut perturber l’écoute et obliger à forcer l'attention ; ceci contribue à une fatigue et un effet de stress pour défaut de communication et perte de repère.

On rappelle à cet égard que l’ouïe est le sens de la vigilance ; le seul sens susceptible de repérer à distance, dans toutes les directions, de jour comme de nuit, un danger éloigné ou dissimulé.

C’est ce qui explique que les oreilles sont dépourvues d'opercules, qu’on tourne la tête lorsqu’un bruit particulier surgit et qu'on continue à entendre durant le sommeil.

Cette veille instinctive, afin de maintenir le contrôle sécure de son environnement, ne manque pas de se trouver contrariée par effet de masque dans les ambiances bruyantes professionnelles et scolaires, ou encore au domicile en cas d’exposition à un bruit de trafic routier.

- à bas niveau un bruit est susceptible d’agacer ou d’irriter suivant l’appréhension personnelle du message sonore ; il s’agit alors d’une réaction purement subjective.

L’atteinte est cette fois liée à l'interprétation de l'information véhiculée par le bruit, c'est-à-dire au signifié du bruit et non au bruit lui-même comme signifiant ; on évoque alors l'effet non-auditif du bruit.

Les plaintes de voisinage ont pour cause ces bruits perturbateurs, jugés inopportuns ou incongrus par rapport à ce que chacun attend d'une situation ou d’un contexte suivant des critères personnels culturels, sociaux et d'équilibre psychologique.


3.  Mécanismes du trouble

Les étapes successives du processus à l'origine d'un trouble de bruit devraient suivant un schéma cohérent être les suivantes :

1.  Excitation (vibration dans l'air d’ordre acoustique)

2.  Sensation (stimulus auditif sous l’effet de la vibration)

3.  Perception (prise de conscience par la pertinence du stimulus)

4.  Interprétation (jugement négatif sur le bruit perçu)

On remarque que le rapport entre chacune de ces étapes reste très relatif. 

Le cortex central est en particulier capable d'inter-réagir sur le cortex auditif de manière à moduler la sensibilité auditive suivant la nature et/ou l’interprétation du bruit (cf. en particulier recherches de l’I.N.S.E.R.M.)

Ainsi la loi de Weber-Fechner, référence des acousticiens et selon laquelle la sensation varie comme le logarithme de l'excitation, apparaît strictement invérifiable ; ce qui permet de soutenir que l'unité de mesure du bruit qui en découle, le décibel, est dépourvue de sens.

De même la prise de conscience d’un bruit dépend de la pertinence accordée à ce dernier : le faible gémissement du nourrisson réveille une mère tandis qu’un grondement violent d’orage peut ne pas la tirer du sommeil.

La plupart des stimuli sonores qui nous environnent restent ainsi ignorés, en dépit d’être entendus, parce que jugés sans intérêt.

De la sorte, il est proposé de convenir que ce n’est pas le bruit de la sonnerie du réveil-matin qui réveille mais bien le message associé à la sonnerie ; c’est ainsi que, lorsqu'on oublie de l'arrêter la veille, le réveil peut sonner le dimanche matin sans qu’on s’en aperçoive.

Remarquons que l’attitude instinctive consistant à devoir entendre en permanence se révèle très encombrante ; ceci conduit souvent à prendre le bruit en tant que tel, comme un mauvais objet et par la suite pour un bouc-émissaire sur lequel on vient projeter ses ressentiments ; le bruit est alors assimilable à un crochet sur lequel on vient suspendre toutes sorte d’images négatives.

Observons encore que le fonctionnement archaïque de l’oreille (qui n'a donc pas le caractère conceptuel de l’œil) conduit à des réactions incontrôlées, parfois violentes, par suite de la confusion entre le bruit perçu et les émotions qu’il suscite ; c’est alors que le message est confondu avec le messager ; comme si on incriminait le facteur chaque fois que ce dernier dépose une mauvaise nouvelle dans la boite aux lettres.

Il s’en suit une confusion récurrente entre le bruit occasionné et le bruit ressenti ; ce que le professeur Leroy dénonce en remarquant qu'il n’y a pas de bruit en soi mais que du bruit pour soi et conduit en différentes occasions à se demander si c'est le bruit qui engendre la gêne ou plutôt la gêne qui occasionne le bruit ?

On ne peut donc mesurer le trouble et pourtant une telle présomption est bien présente dans l’imaginaire des techniciens qui restent fidèles aux théories physicalistes et psychophysiques du 19ème siècle, en dépit des critiques depuis longtemps formulées, déjà par Bergson.


4.  Audibilité

Si l’appréhension négative d’un bruit n'est ainsi pas liée à son niveau, il convient encore de noter que l’audibilité n'en dépend pas plus exclusivement.

On apprécie en fait la force d'un bruit essentiellement par référence au bruit de fond ; c'est ce qu'on appelle l'émergence.

En guise de comparaison, si le niveau des rochers au bord de la mer reste constant, on les voit pourtant davantage à marée basse qu’à marée haute.

On observe que ces rochers peuvent même disparaître à marée haute, c'est ce qu'on appelle l'effet de masque ; lequel contribue grandement au confort acoustique dans les habitations sans pour autant que le bruit de fond soit nécessairement important.

L’appréciation de l'excès de bruit et par suite l'appréciation de l'atteinte à la tranquillité est donc essentiellement relative à l'émergence ; ce que le ministère de la santé a bien retenu pour l'appréciation du trouble de voisinage en référant l’infraction à des seuils d'émergence, mais toujours pas le ministère du logement qui fixe les critères réglementaires en termes de niveaux absolus sans aucune relation avec le bruit de fond; comme il est permis de le retenir en observant que le critère de niveau de bruit d’équipement n’a pas évolué depuis 1963 en dépit du calfeutrement des façades largement intervenu depuis rendant les intérieurs silencieux.

On doit donc retenir que pour garantir la tranquillité dans les immeubles l’action sur le niveau du bruit reste très relative si l’on ne prend pas en compte à la fois le fond sonore, ou plutôt l’absence de fond sonore, et certainement la connotation du bruit à l’origine de la gêne.


5.  Trouble ou désordre

La mission type de la Cour d’appel de Versailles en matière de bruit prend la précaution de solliciter de l’expert l’instruction alternative et complémentaire d’une nuisance et/ou d’un désordre.

Une telle distinction entre le trouble et le désordre est nécessaire, car la sanité acoustique d'un ouvrage de garantit pas pour autant la tranquillité des personnes qui l'habitent, comme à l'inverse le trouble des habitants ne peut se déduire de la seule insanité sonore d'un l'immeuble.

Une telle confusion est récurrente au point que les demandes en justice consécutives à une dégradation de la qualité acoustique à la suite de travaux d’aménagement sont le plus souvent improprement motivées sur le seul fondement du trouble ; c'est le cas en particulier pour les changements de revêtement de sol dans les immeubles d'habitation existants.

De nombreuses décisions retiennent ainsi le trouble de bruit au motif de la dégradation acoustique attestée par l’expert. Pour autant la Cour de cassation ne manque pas de rappeler que le trouble lié au bruit doit être certain et non hypothétique, qu’il s’agit d’un fait objectif qui doit être constaté et prouvé (Audience publique du jeudi 8 juillet 2010 - N° de pourvoi : 09-69432).

Observons que le trouble que doit apprécier l'expert en bâtiment n'est certainement pas le trouble de la personne, domaine de la psychologie ou de la psychiatrie, mais plutôt le trouble à la personne ; assimilable au trouble de fait suivant le dictionnaire de Serge Braudo est :

« une action commise sans droit par une ou plusieurs personnes qui empêche une autre d'user de la chose dont elle est propriétaire, détenteur ou possesseur »

Le trouble de fait est celui instruit habituellement dans le cadre d'une demande fondée sur la théorie du trouble excédant les inconvénients normaux (ou théorie du trouble anormal de voisinage) ; à savoir le trouble résultant d’un bruit insolite ou incongru selon les usages et les pratiques habituelles ou par rapport à l'environnement sonore coutumier d'un site ; ou encore un bruit évitable, causé sans nécessité ou en l'absence de précautions, un bruit aisément remédiable ; tous ces indicateurs restant strictement factuels.


6.  Pathologie et prévention

Il est bien difficile d'évoquer la pathologie acoustique d'un bâtiment, c’est-à-dire d’imputer le trouble à l’ouvrage, dès lors qu'il suffit d'y entendre un bruit jugé indésirable pour être gêné.

le bruit du voisin venant en quelque sorte faire intrusion chez soi et conduisant alors à prendre ce dernier pour un importun, on observe qu’un visiteur indésirable ne l’est pas moins en chaussons qu’avec des bottes. 

Il semble a contrario non souhaitable, même si on pouvait y parvenir, qu'un immeuble collectif puisse prévenir toute perception sonore de voisinage.

Par ailleurs, il est certainement exclu de prendre les règles de construction pour référence de sanité si l'on veut bien considérer que les critères réglementaires ne couvrent pas le domaine de sensibilité de l'oreille, ni ne correspondent aux façons de vivre habituelles.

En effet la réglementation de la construction de prend pas en compte les bruits de basse fréquence ni ceux de courte durée et oblige à vivre chez soi toutes portes fermées ou à n'entendre les bruits qu'au milieu des pièces.

Afin de relativiser encore la relation entre la qualité acoustique des bâtiments et la bonne santé physique, mentale et sociale de leurs occupants, il est nécessaire de considérer la désinformation récurrente sur le bruit dont fait l’objet la population.

Il convient certainement de dénoncer l’artéfact écolo-médiatique psychogène suivant lequel le bruit serait un générateur obligé de gêne ; artefact dommageable par suite de l'effet nocébo qu’il engendre.

Des études démontrent à cet égard les inquiétudes collectives sur des sujets de santé publique comme par exemple les effets des rayonnements électromagnétiques ; il a ainsi été observé des troubles apparus chez des riverains d'une antenne-relais de téléphonie alors même que l'installation n'avait pas encore été mise en service.

Il s'avère que la crainte de la nuisance peut être plus pathogène encore que la nuisance. Une expérience scandinave a démontré qu'en l’absence de tout environnement nocif un nombre significatif d’individus se plaignaient de symptômes divers gastro-intestinaux, musculaires et névralgiques après la diffusion d’informations erronées sur une pollution par des médias et des réseaux sociaux.

Sans doute devrait-on plus souvent s’interroger sur l'impact du bruit sur la santé lorsque le bruit est considéré a priori comme perturbant.

Mais ne pourrait-on pas reconnaître tout de même, au-delà du seul fondement de la perception de bruits, la pathologie acoustique d’un bâtiment devant l’absence de prévention de l’incongruité de ces derniers ? Ceci au motif d’observer qu’à niveau égal un bruit de vidange de chasse d’eau provenant des étages supérieurs est évidemment plus dérangeant dans un séjour que dans la salle de bain ou certainement dans les W.C.

Une action acoustiquement sanitaire sur les bâtiments devrait donc conduire à homogénéiser la nature des bruits par rapport à l’activité des pièces, en évitant par exemple de superposer ou de juxtaposer une cuisine à une chambre, en ne prenant pas la cloison d’une chambre comme cloison de gaine technique sanitaire, en situant plutôt la gaine d’ascenseur contre une pièce de service … 

Remarquons que le principe de l’homogénéité sonore de voisinage se trouvait mieux respecté autrefois qu’aujourd’hui.

Il pourrait encore être proposé qu'un bâtiment puisse se trouver potentiellement pathologique lorsque la distribution des circulations communes compromet les relations de voisinage par une excessive individualisation des déplacements.

A l'évidence lorsque le voisin cesse d'être un étranger, ses bruits deviennent moins incongrus ; de la sorte l’étude des cheminements dans les parties communes et l’aménagement d’espaces collectifs dans les immeubles devrait contribuer à renforcer le lien social et la communication entre les habitants, indispensables au vivre-ensemble.

Ceci relève bien de la compétence des architectes.