Affichage des articles dont le libellé est trouble. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est trouble. Afficher tous les articles

mercredi 4 février 2026

LA DESINFORMATION SUR LE BRUIT

Face à la montée des discours erronés en santé, le ministère en charge de la Santé et de l’Accès aux soins a organisé le vendredi 18 avril 2025 un colloque intitulé « Lutte contre l’obscurantisme et la désinformation en santé », avec pour objet d’affirmer une position politique forte en faveur de la science en santé et de lancer les travaux collectifs correspondants.

Par ailleurs, la santé mentale a été distinguée par le Gouvernement comme Grande Cause Nationale de l’année 2025, avec pour un des objectifs prioritaires « le développement de la prévention ».

La pratique de l’instruction judiciaire des plaintes de bruit conduit à retenir la pertinence conjointe de ces deux actions devant l’hypersensibilisation entretenue par les médias et la publicité, à travers une présentation fallacieuse visant à développer des attitudes anxiogènes et par la suite hostiles à l’égard de toute manifestation sonore.

Les aspects de la désinformation

La désinformation sur les effets du bruit consiste à propager l’idée que le décibel serait en quelque sorte un agent pathogène, avec pour conséquence de persuader la population que l’exposition aux ondes sonores est par elle-même nocive.

A l’instar de FRANCE BLEU, dans une publication du 13 juillet 2020 intitulée Le bruit, cet ennemi invisible (1), la plupart des médias stigmatisent ainsi le bruit :

« Il accompagne nos vies citadines de façon de plus en plus intense. Il nous suit au travail, chez nous ou dans nos loisirs. Le bruit est partout et il a de réelles conséquences sur notre santé. »

Ou suivant l’exemple de la revue CERVEAU & PSYCHO présentant ainsi le bruit sous le titre de l’article « Le bruit : quel impact sur notre cerveau ? » (2) :

« Vous entendez ? Le râlement sourd de votre frigidaire ou du chauffage, le vrombissement des voitures. Au travail, les conversations des collègues, l’imprimante, les téléphones. Dehors, la rumeur du bus ou du métro, le chantier de rénovation de l’avenue. Sur vos oreilles, le hurlement des écouteurs. Le bruit est partout … ».

Ou encore lors de la présentation d’un colloque sur l’audition (3) :

« Car de nos jours, le bruit est partout, et ce volume sonore omniprésent est à l’origine de bien des déficiences et pathologies auditives, comme des pertes auditives, acouphènes et autres. Et cela concerne toutes les tranches d’âges ! »

Pour contrer la prédiction corruptive du médecin et microbiologiste Robert Koch en 1905 (4) suivant laquelle « Le jour viendra où l’homme devra combattre le bruit aussi inexorablement que la peste ou le choléra », le professeur François Raveau, président de la Commission scientifique BRUITS et VIBRATIONS du ministère de l’Environnement, rappelait à juste titre que « le bruit n’est pas une maladie » (5).

L’allégation abusive du bruit partout se trouve même portée à l’encontre de sources de bruit coutumières ou naturelles, lesquelles sont désormais présentées comme dangereuses.

Ainsi, en réponse à la question posée sur le bruit de la mer, le moteur de recherche GOOGLE en prévient la dangerosité :

« Protéger son audition à la plage … Sur les côtes, les vents soufflent souvent à plus de 25 km/h, ce qui peut engendrer des niveaux sonores de 85 décibels, seuils à partir duquel une exposition prolongée peut endommager l’audition. »

De surcroît, la présentation récurrente du bruit par les médias ou la documentation commerciale fait l’objet d’une altération insidieuse, puisque réduite au seul critère de l’intensité sonore.

Il est ainsi prétendu sur le site Internet TOUT SUR L’ISOLATION (6) que le bruit serait mesurable :

« D’agréables à fatigants, voire nocifs, les bruits qui nous entourent peuvent être classés sur une échelle selon le niveau de décibels qu’ils génèrent. »

De même, le site SANTE MAGAZINE (7) associe la qualité du sommeil à un seuil de décibels, en négligeant l’appréhension cognitive de la source qui pourtant est par elle-même de nature à provoquer le réveil :

« Un bruit nocturne supérieur à 35 dB peut perturber l’endormissement et la qualité du sommeil. »

Le silence, au sens de l’absence de son, n’existant pas dans la nature, une telle réduction numérique de l’incidence du bruit ne peut assurément qu’engendrer de l’anxiété, mais surtout conduit à négliger un impact délétère de ce dernier lorsque le trouble provient non pas du son en tant qu’entité physique mais de l’appréhension négative de la source sonore et de la réaction consécutive de rejet.

La nécessaire distinction entre les sources

L’amalgame de toute source sonore sous l’entité monosémique dénommée bruit relève d’un biais cognitif, dont la conséquence est pour le moins dommageable puisque conduisant à en confondre les impacts sur la santé, en attribuant des pertes auditives au bruit de trafic, comme le suggère par exemple une affiche représentant un flot de circulation de voitures tandis que le colloque annoncé vise la prévention des traumatismes de l’ouïe. 

Pour prétendre à une action prophylaxique efficace contre le bruit, il conviendrait plutôt d’en cerner les différents effets :

- L’effet lésionnel, lorsque l’intensité de l’onde sonore est forte, au point d’occasionner des déplacements dynamiques des cellules ciliées ou de la membrane du tympan supérieurs à leurs limites d’élasticité ; avec pour conséquences des traumatismes passagers si n’est irréversibles de l’appareil auditif.

- L’effet angoissant, lorsque le niveau sonore est suffisamment élevé et constant pour masquer l’environnement sonore proche et altérer ainsi la fonction primitive et essentielle de surveillance autour de soi, y compris durant le sommeil, en brouillant l’écoute et la communication ; on rappelle que l’ouïe est l’organe premier de vigilance, le seul capable de prévenir un danger à distance, derrière soi et dans l’obscurité.

- L’effet perturbateur, lorsque la source sonore, quelle que soit son intensité, est jugée indésirable, voire menaçante, et suscite de ce fait un état d’inconfort qui engendre à la longue une réaction de stress.

On remarque que les traumatismes du système auditif sont provoqués par les activités musicales, professionnelles ou de loisirs requérant l’usage de sources d’intensité acoustique élevée, tandis que l’angoisse engendrée par le débordement de bruit relève plutôt de l’exposition à des environnements spécifiquement bruyants - aux alentours d’aéroports, en bordure de voies à fort trafic routier ou ferroviaire, au milieu de quartiers urbains animés à forte occupation dite récréative, de surcroît noctambule.

Les effets de l’indésirabilité et la sensation de menace sonore apparaissent largement répandus et issus d'une multiplicité de sources de voisinage, résultant du comportement de personnes, d’animaux, ainsi que du fonctionnement d’appareils et d’équipements de multiples natures.

Rappelons, suivant les résultats de l’étude du CREDOC réalisée en Ile-de-France en 2021 (8), que les sources de nuisance sonore dont se plaint la population sont pour les principales, d’une part le bruit des transports pour 41,5 % des personnes et d’autre part le bruit de voisinage pour 36,7 %, soit un impact assez comparable en matière de gêne exprimée.

Il convient encore de retenir l’importance du coût social du bruit de voisinage évalué à 11,5 milliards d’euros par an suivant l’étude réalisée en 2016 par l’organisme ERNST & YOUNG (9) à la demande de l’ADEME.

De la sorte, l’effet délétère du bruit de voisinage constitue un vrai problème de santé publique, et sa prise en compte se trouve trop souvent délaissée au profit du bruit des transports, lequel sert en quelque sorte d’alibi à l’action publique.

La recherche scientifique sur les effets du son

L’approche des effets du bruit sur la santé à l’aide de seuls paramètres quantitatifs, tels le décibel, reste largement répandue dans les milieux physicalistes tandis que la recherche scientifique vient opportunément émettre des réserves quant à une telle interprétation et ouvrir d’autres champs d’investigation.

Rappelons que certains chercheurs comme Kryter ou Miller (10) soutiennent qu’il n’existe finalement peu de preuves d’une liaison causale entre l’exposition sonore et les troubles de la santé au motif des multiples paramètres psychosociaux et environnementaux associés.

En retour, différents organismes comme l’INSERM (11) confirment la possibilité d’un certain nombres de pathologies imputables au bruit tout en reconnaissant cependant l’insuffisance des recherches :

 « Outre les maladies cardiovasculaires, des signaux de plus en plus forts associent l’exposition environnementale au bruit à d’autres pathologies comme la dépression, les démences, certains cancers ou encore les troubles du métabolisme tels que l’obésité et le diabète de type 2 … Pourtant, il manque encore des études au long cours sur de grands échantillons de population pour confirmer ces liens. »

La publication sur les effets du bruit sur la santé par Olivier Blond, Fanny Mietlicki et Anne-Sophie Evrard (12) vient confirmer l’insuffisance de résultats d’étude :

« Ces dernières années, de nombreuses études ont montré que le risque d’hypertension artérielle semble augmenter avec le niveau de bruit, mais pas toujours de manière significative... »

Il apparaît bien certain qu’un certain nombre d’élucidations sur les mécanismes en action restent attendus, non pas seulement pour affiner le risque pathologique du bruit de l’environnement, mais pour en identifier les facteurs à l’origine et sans doute pour savoir distinguer l’impact de l’appréhension cognitive par rapport l’exposition à l’onde sonore en tant que phénomène physique mesurable.

Une telle prise en compte apparaît d’autant plus décisive suivant les recherches de B. Morillon et de S. Baillet (13) lesquelles confirment à l’aide de mesures magnétoencéphalographiques que le cortex moteur aide à mieux entendre en anticipant la sensation par une excitation neuronale se propageant vers le cortex auditif ; une telle démonstration contribue ainsi à confirmer que l’impact cognitif de la source est indissociable des modalités d’appréhension du bruit et que le domaine de la physioacoustique ne peut se trouver confondu, comme c'est encore le cas dans l'approche mécaniciste, avec celui de la psychophysique.

En l’espèce, la désinformation qu’il convient de dénoncer relève bien du discours techno-décibélateur des médias et de la publicité commerciale associant sans réserve les pathologies à la seule manifestation sonore du bruit, c’est-à-dire à l’intensité acoustique.

L’incommensurabilité du trouble cognitif

Il est proposé de considérer que si l’étude des effets lésionnels et anxieux peut faire l’objet d’une tentative de corrélation avec le niveau d’intensité sonore, il ne peut à l’évidence en être de même de l’effet délétère du bruit de voisinage, lequel relève d’aspects humains irréductibles à l’appréciation quantitative dès lors que le trouble résulte pour l’essentiel de l’appréhension négative du bruit.

« Il n’existe pas de bruit en soi, il n’existe du bruit que pour soi » rappelle à cet égard le professeur Claude Leroy, psychiatre (14).

Il convient assurément de dénoncer le traitement récurrent de l’information visant à amalgamer les différentes sources sonores sous l’entité monosémique dénommée bruit et conférant à ce dernier un impact intrinsèquement nocif, au point de se trouver qualifié de pollution, y compris lorsqu’il est question de nuisance et donc de santé publique plutôt que de protection environnementale.

A la différence du son, relevant d’un phénomène physique, le bruit ne peut exister sans oreilles pour l’entendre ni sans pensée pour en appréhender le sens.

Ainsi le bruit se définit effectivement comme du son connoté et l’amalgame entre son et bruit relève d’un raccourci de pensée qui contrevient à une prise en compte pertinente de la nuisance.

De la sorte, les articles de revues ou les brochures qui publient des échelles de niveau sonore en décibels et cherchent à comparer des sources d’effets traumatisants ou angoissant avec des bruits coutumiers ou domestiques repérés sur une même règle suivant leur degré respectif, ne manquent pas d’entretenir une confusion préjudiciable.

Suivant une telle lecture de l’échelle graduée des bruits ceux résultant par exemple des piétinements récurrents et tardifs du voisin de l’appartement du dessus devraient donc se trouver moins affectants que ceux occasionnés par le passage des voitures dans la rue au motif d’un moindre degré sur la règle, alors qu’en l’espèce la signification du bruit l’emporte très largement dans le processus du trouble.

Répandre l’idée, comme pratiqué par les médias, que le trouble de bruit s’évalue en termes de décibels, c’est-à-dire en négligeant l’impact cognitif, contribue effectivement à assimiler le son à un agent pathogène et finalement à engendrer un climat sonore délétère devant toutes sortes de sources, chez soi comme à l’extérieur, à la ville comme à la campagne, au seul motif de l’émission.

Il est à nouveau confirmé que le silence n’existe pas dans la nature et qu’il s’agit d’une expression métaphorique utilisée pour décrire une ambiance sonore dans laquelle différents bruits sont ignorés pour leur absence de signification et d’autres sont jugés compatibles au repos et à la tranquillité au motif de leur congruité dans le contexte social et culturel.

Une telle incitation à la peur suscite alors l’intolérance à l’égard du voisinage et conduit même à se plaindre des bruits courants de la nature, tels le bruit de la pluie, des torrents, des cigales ou des grenouilles, ou coutumiers de la ville et de la campagne - comme les procès intentés en zone rurale pour le bruit des coqs, des travaux des champs ou de la sonnerie des cloches.

Ainsi, se développent des mouvements de rejet incongrus, tels les espaces « no kids », l’interdiction d’enfants dans des établissements touristiques avec des réservations "adult only", la prohibition des cris des commerçants sur un marché de Toulouse - et il est désormais proposé dans des salons de coiffure suisses une option " silent cut " prévenant toute conversation avec le client.

L’effet délétère du sens

Pourtant l’impact délétère du sentiment d’indésirabilité se trouve dûment dénoncé en introduction d’actions officielles de prévention du bruit.

La Directive 2002/49/CE du Parlement européen et du Conseil du 25 juin 2002 relative à l'évaluation et à la gestion du bruit dans l'environnement donne à l’article 3 la définition suivante :

« Bruit dans l’environnement : le son extérieur non désiré ou nuisible résultant d'activités humaines, y compris le bruit émis par les moyens de transports, le trafic routier, ferroviaire ou aérien et provenant de sites d'activité industrielle … »

La présentation de l’action pour « Améliorer la tranquillité sonore » du 4ème PLAN NATIONAL SANTÉ ENVIRONNEMENT (PNSE) porte le diagnostic suivant :

« Du matin au soir, nos oreilles sont sollicitées par divers bruits généralement non désirés et à des niveaux sonores pouvant être élevés ».

De la sorte, si l’indésirabilité est bien reconnue par diverses instances comme un motif de nuisance sonore, aucune prévention correspondante ne se trouve pour autant jamais adoptée puisqu’il est toujours question de limiter le niveau sonore et non d’explorer les moyens d’agir sur les modalités d’appréhension.

L’Organisation Mondiale de la Santé alerte pourtant sur l’impact de l’imaginaire sur le trouble en définissant la gêne comme une :

«Sensation de désagrément, de déplaisir provoquée par un facteur de l’environnement dont l’individu (ou le groupe) reconnaît ou imagine le pouvoir d’affecter sa santé » 

De même l’Académie nationale de médecine assure que :

« La crainte de la nuisance peut être plus pathogène encore que la nuisance ».

En ce qui concerne l’impact délétère du préjugé défavorable sur le bruit, le psychiatre Stephen A. Stanfeld (15) pose la question suivante :

" Est-ce que le bruit provoque une perturbation du sommeil et par conséquent une altération de la santé ? ou peut-être plus probablement : est-ce qu'un mauvais état de santé conduit à la perturbation du sommeil par le bruit dans lequel le bruit est perçu comme perturbant ? " 

S’agissant de l’effet nocebo, G.J. Rubin, M. Burns, S. Wessely (16) observent que :

« Les personnes qui déclarent avoir une électrosensibilité éprouvent en effet des symptômes lorsqu’elles sont exposées à des champs électromagnétiques, mais seulement lorsqu’elles savent qu’elles sont exposées ».

Le sens que l’on donne au bruit joue ainsi un rôle majeur dans le processus du trouble et par la suite sur les conséquences pathogènes qui en résultent pour la santé.

Dans ce cadre Chrystèle Philipps-Bertin, chargée de recherche en psychologie, et Margot Brunet, journaliste, (17) font état du résultat d’enquêtes menées par le laboratoire Modis démontrant que :

« Les individus survolés par des hélicoptères médicaux se déclarent globalement moins gênés que ceux exposés à des engins de loisir, pour des niveaux sonores objectifs comparables ».

Ainsi, la signification accordée au bruit affecte le ressenti, et l’atteinte à la santé mentale paraît dépendre de l’appréciation négative voire menaçante de la source sonore telle que suscitée par les médias.

Observons que les tribunaux reconnaissent aujourd'hui un tel effet nocebo dans le cas du voisinage d’éoliennes, comme par exemple la décision de la Cour d’appel de Toulouse du 8 juillet 2021 (18), laquelle retient la responsabilité d’un exploitant de parc au motif de la disparition des symptômes anxieux et dépressifs affectant les plaignants après leur départ des lieux.

Le Tribunal judiciaire de Strasbourg retient également suivant la décision du 13 novembre 2025 (RG n° 17/02943) l’effet de stress engendré par un parc éolien :

« ... le tribunal retient que le fonctionnement des éoliennes implantées à proximité de l'habitation de Madame [M] est la cause directe et certaine du stress et de l'anxiété ressentis par l'intéressée à l'exclusion de tout préjudice physique. »

Pour une éducation au bruit

Il est étrange que l’on puisse encore se référer dans l’approche du bruit à l'ancienne tradition psychophysique du 19ème siècle, et prétendre à une relation logique entre le trouble et la quantité de décibel.

Il n’est pas moins surprenant encore de vouloir négliger l’impact délétère que peut avoir l’indésirabilité du bruit au point de vouloir à tout prix imputer à des phénomènes physiques ce qui relève de la pathologie du stress, avec le développement d'états anxieux et dépressifs et les risques cardiovasculaires et métaboliques induits.

Les sciences humaines imposent un changement radical de paradigme dans l’étude des effets du bruit et si la réduction du niveau sonore semble s’imposer a minima dans le cadre de la lutte contre les bruits excessifs de trafic ou de comportement de rue, l’action sanitaire contre les effets cognitifs exige en retour de réformer en profondeur les moyens de prévention.

A cet égard, il apparait vivement souhaitable de réformer la norme AFNOR NF S 30-105 suivant laquelle le bruit est défini comme « toute sensation auditive désagréable ou gênante ».

Une telle interprétation ne résiste pas à l’observation courante qui montre que de multiples bruits n’engendrent pas nécessairement des « sensations auditives désagréables ou gênantes », comme habituellement les bruits coutumiers ou de la nature, les neurologues évoquant même des bruits générateurs de bien-être, comme le bruit du gong, du ronronnement du chat, de l’eau qui coule, du crépitement du feu ; de tels bruits participant à la cure sononothérapique.

Il n’est donc plus permis de faire commerce du bruit par l’entretien d’un climat anxiogène et il appartient aux institutions d’engager un vaste programme pédagogique pour permettre à la population d’appréhender le bruit dans sa juste mesure, entre présence d'un danger, menace pour la santé ou manifestation sonore ordinaire.

L’action du ministère de la Santé se trouve à cet égard attendue pour développer des champs de ressource à l’endroit où le trouble est incontestablement d’ordre cognitif et le bruit susceptible de se voir dédramatisé.

Il semble que la première mesure éducative puisse aider à faire prendre conscience de la réaction archaïque que chacun peut avoir face à une source de bruit.

Viendrait-t-il à l’idée d’incriminer le facteur de la poste pour avoir déposé une mauvaise nouvelle dans la boite aux lettres ? C’est bien pourtant l’attitude récurrente adoptée lorsque le message véhiculé par le bruit est jugé menaçant et que l’on confond le signal sonore avec l’affect ressenti, au point d’imputer au bruit ses propres émotions.

Un telle attitude à l'égard du bruit rend compte, en comparaison des autres sens, d’une relation fusionnelle de l’ouïe avec l’environnement et oblige à admettre qu’une partie du traitement auditif se déroule à notre insu, conduisant à des réactions primitives incontrôlées d’où proviennent trop souvent les manifestations d’agressivité et de violence.

Pour ces niveaux élémentaires du fonctionnement cognitif, il semble également possible de favoriser un travail analytique pour amener à la conscience et à les corriger les mécanismes projectifs contribuant à accrocher au bruit, tel un exutoire, ses propres insatisfactions.

Parmi les mesures éducatives figurent les stratégies d’adaptation ou d’«échappatoires», telles que suggérées dans la revue Cerveau & Psycho par Valérie Rozec (19), consistant à compenser les excès d’exposition sonore par des pauses calmes dans des sites protégés, ceux par exemple recensés dans le cadre du Label Quiet (20) par le CidB.

En tout état de cause, toute action éducative en la matière ne peut se trouver envisagée hors la participation des praticiens du trouble de bruit disposant de l’expérience de terrain dans le traitement des plaintes.
                                                                       ~                                              
Références bibliographiques :

(1)  https://www.francebleu.fr/vie-quotidienne/bien-etre-sante/le-bruit-cet-ennemi-invisible-1593418207
(2)  https://www.cerveauetpsycho.fr/sd/sante/cerveau-psycho-n183-28466.php
(3) https://www.entendrelessentiel.com/journee-nationale-de-laudition-10-mars-2016/
(4) https://www.nationalgeographic.fr/sciences/2021/08/robert-koch-chasseur-de-bacteries-et-
pionnier-dans-la-recherche-contre tuberculose#:~:text=Robert%20Koch%2C%20docteur%20et%20microbiologiste,obtention%20d'un%20prix%20Nobel.
(5) Bulletin de la Ville de Paris (n°72 - Janvier 1986)
(6)  https://www.toutsurlisolation.com/quest-ce-que-lechelle-des-decibels
(7) https://www.santemagazine.fr/sante/maladies/maladies-de-l-oreille/le-bruit-une-vraie-menace-pour-notre-sante-177816
(8) https://www.credoc.fr/publications/perception-du-bruit-en-ile-de-france-fin-2021-rapport
(9) https://www.vie-publique.fr/rapport/276965-conseil-national-du-bruit-rapport-2016
(10) K.D. Kryter The effects of noise on man. Academic Press N.Y. (1970) – J.D. Miller Effects of noise on people. J. Acoust. Soc. Am. (1974) Les effets du bruit sur la santé - ministère de la Santé 
(11) https://www.inserm.fr/actualite/pollution-sonore-mais-quel-brouhaha/
(12) ADSP n° 121 mars 2023. Olivier Blond Président de Bruitparif, Fanny Mietlicki Directrice générale de Bruitparif, Anne-Sophie Evrard Chargée de recherche en épidémiologie à l’UMRESTTE
(13) B. Morillon et S. Baillet, chercheurs à l’INSERM / Institut de Neurosciences des Systèmes
(revue PNAS USA : Motor origin of temporal predictions in auditory attention)
(14) Claude LEROY Neuropsychiatre, directeur de recherches honoraire (Laboratoire d'écoéthologie humaine)
(15) Stephen A. Stanfeld Internoise 2000
(16) G.J. Rubin, M. Burns, S. Wessely (King’s College London, Department of Psychological Medecine, Londres, Royaume Uni)
(17) Chrystèle Philipps-Bertin, chargée de recherche en psychologie à l’Université Gustave-Eiffel, et Margot Brunet, journaliste scientifique, dans la revue Cerveau & Psycho n° 183 - Janvier 2026
(18) https://www.bruit.fr/?view=article&id=22984:la-justice-reconnait-le-syndrome-eolien&catid=405
(19) Valérie Rozec, docteur en psychologie de l’environnement et responsable du pôle formation et prévention au Centre d’Information et de documentation sur le bruit, revue Cerveau & Psycho n° 183 - Janvier 2026
(20) https://www.bruit.fr/nos-actions/le-label-quiet



dimanche 29 juin 2025

RECONNAISSANCE DU TROUBLE DE BRUIT

(Extraits de l’intervention au 54e congrès du CNEAF)

Thierry Mignot, architecte, acousticien et expert agréé par la Cour de cassation, tient à rappeler qu'au sens du droit, l'expert ne peut pas déduire un trouble à partir d'un désordre, le trouble ne doit pas être potentiel, mais effectif et constaté.

L'appréciation cognitive du bruit dépend de l'histoire, de l'expérience, de la culture de chaque individu. Face à une source de bruit : soit on l'ignore, soit on l'apprécie, soit on la rejette.

Le travail de l'expert consiste aussi à renseigner le juge sur l'existence d'un trouble dont les causes tiennent à l'effet d'intrusion, d'effraction dans la sphère privée.

Les tribunaux reconnaissent aujourd'hui l'effet nocebo, à savoir que le sentiment de danger du bruit peut être plus impactant que le bruit lui-même.

Très souvent dans le cadre expertal on se demande si le bruit crée le trouble ou si c'est le trouble qui crée le bruit.

L'expert doit rendre compte d'éléments strictement factuels et d'indicateurs objectifs du trouble anormal de voisinage.

Au regard des décisions en la matière, on s'aperçoit qu'au-delà de la vérification de l'existence du bruit par un acousticien, la plupart du temps les facteurs retenus par les magistrats sont liés à des notions d'incongruité, de défaut de comportement ou de manques de précaution.
 
Le sonomètre est utile pour dire aux juges si le bruit existe et s'il est significatif, car il arrive que des personnes ressentent des bruits strictement physiologiques ; les acouphènes peuvent être liés à des problèmes cardiaques.

L'expert est capable d'apprécier si une source est naturelle dans les lieux ou si elle relève d'un défaut de précaution, telle une pompe à chaleur installée derrière une maison dépourvue de fenêtre mais devant la terrasse du voisin.

L'appréciation de la normalité est importante : ainsi pour une même source de bruit, le juge peut considérer qu'il y a ou non un trouble anormal.





dimanche 6 octobre 2024

LE PROCESSUS DE PERCEPTION SONORE - LA SIGNIFICATION DU BRUIT


1. L’OUÏE : SENS VITAL DE L’HOMME

* Le seul sens capable de prévenir un danger 
  à distance, tout autour de soi, la nuit
* L’évolution de l’espèce en a fait le sens de la vigilance

         Il en résulte :
* Une veille acoustique permanente 
  de jour comme de nuit
  (avec un sentiment de malaise et une réaction de stress en cas de masquage 
  par le fond sonore ambiant)
* Une attitude au bruit instinctive et impulsive
  (avec une confusion entre le ressenti et la source de bruit prise comme objet, 
  c'est-à-dire entre le message et le messager) 

  

2. LES ETAPES LOGIQUES DU PROCESSUS D’ÉCOUTE
   
1. Excitation (onde sonore dans l’air)
2. Sensation (stimulation physiologique de l’oreille – réaction sensitive)
3. Perception (prise de conscience – représentation mentale)
4. Interprétation (appréciation cognitive)

         Il en résulte trois éventualités pour une source de bruit :
* L’ignorance (stimulus non pertinent)
* La satisfaction (contentement)
* Le rejet (indésirabilité - trouble)

 

3. LES COMPOSANTS DU BRUIT 

1. Son (phénomène physique extérieur)
2. Connotation, signification (appréciation psychosociologique)

         Il convient de retenir :
* L’absence de corrélation entre les deux composants 
* La seule mesurabilité du son
* L’inaptitude du niveau sonore
  à renseigner le contentement ou le trouble 
 (sauf lorsque le niveau est lui-même signifiant)
*Des réactions psychosociologiques partagées
 (représentations collectives – catégories communes)

 

4. LES CAUSES DU TROUBLE DE BRUIT

* L’effet d’intrusion
   (effraction mentale, ingérence dans la sphère privée)
* Un sentiment d’agression
   (perception d’hostilité, de malveillance)
* L’impression de danger
   (représentation anxiogène du bruit, effet nocebo)



5. L’INSTRUCTION DU TROUBLE DE BRUIT

* Trouble à la personne (et non pas trouble de la personne)
   (au sens de l’inconvénient de l’exposition)
* Trouble objectivable

         Exemples d’indicateurs :
* Incongruité dans le contexte 
  (Source non coutumière, particulière, étrangère au site)
* Défaut de comportement
  (Manière d’agir, attitude, incivilité)
* Manque de précaution, évitabilité
  (Type de matériel, moyens d’installation, modalités d’utilisation)






 

mercredi 15 novembre 2023

ENTRE LES OREILLES, LA PENSEE DU BRUIT


L’expertise judiciaire du différend de bruit concourt à une approche concrète à nulle autre pareille du conflit de voisinage, pour le motif de se dérouler dans le contexte du litige ; à savoir sur les lieux, en présence des parties et dans le cadre d’un débat contradictoire.

Il résulte de ce moyen de procédure civile, installant le technicien au cœur de la confrontation, le privilège pour ce dernier d’éprouver en situation réelle les moyens offerts par les sciences physiques pour renseigner une cause engageant pour beaucoup des rapports humains.

Alors, il faut bien reconnaître qu’une telle pratique du conflit, avec ce que ce dernier porte de tension et d’affect entre les contradicteurs, conduit tôt ou tard l’expert de justice à relativiser l’approche de la nuisance sonore au moyen d’indicateurs quantitatifs, fussent-ils complexes, relevant de la théorie du son.

Soutenir un tel propos n’est pas aisé dans un monde où les chiffres valent mieux que les lettres, cependant il est permis de soutenir que l’intelligence du bruit relève d’une autre complexité que l’approche convenue en nombre de décibels ; quand bien même assortie de considérations spectrales et temporelles sophistiquées, lesquelles ne renseignent évidemment pas mieux les caractéristiques émotionnelles de l’exposition.

Enfin, si ce même technicien projette son regard sur la sémiotique de la fonction de l’habiter, les critères normatifs de la qualité acoustique ne manqueront encore pas de lui paraître restrictifs devant les modalités affectives d’accommodation de l’espace sonore ; lesquelles contribuent, à défaut d’intimité, si ce n’est même de confidentialité du logement réglementaire, à l’idéalisation du pavillon individuel pour 76 à 80 % des Français.

Proposons donc que l’oreille puisse écouter, au-delà d’entendre.


L’indésirabilité du bruit

En introduction du thème « Améliorer la tranquillité sonore des citoyens » de l’Action quatorze du 4ème PLAN NATIONAL SANTÉ ENVIRONNEMENT (PNSE), intitulée « Agir pour réduire l’exposition au bruit », le Groupe santé environnementale (GSE) de l’Assemblée nationale dresse le constat suivant :
« Du matin au soir, nos oreilles sont sollicitées par divers bruits généralement non désirés et à des niveaux sonores pouvant être élevés : bruits des transports motorisés, des klaxons et des sirènes, musique diffusée dans les commerces, bruits des chantiers, etc. »

L’impact de la nuisance sonore, qui résulte effectivement d’une diversité de bruits, se trouvant incriminé par le GSE sous le double effet du non-désir et du niveau sonore, autrement dit en considération à la fois de l'indésirabilité et de l'intensité, il est retenu que les projets d’action élaborés privilégient plutôt le traitement du niveau sonore ; tandis que l’impact sur la santé provoqué par l’attitude de rejet du bruit tend à se trouver contourné.

Les actions du PNSE 4 visant tantôt la création d’un label « espaces calmes » afin de caractériser des lieux « préservés du bruit des transports et des autres sources de bruits (bruits continus de ventilation, bruits de comportements...) », tantôt l’instauration d’un dispositif permettant de « constater et sanctionner plus facilement les bruits de voisinage, notamment par l’usage de sonomètres d’utilisation simplifiée », la question de l’intensité sonore paraît effectivement privilégiée.

Il est symptomatique de l’approche dominante du bruit que le Groupe santé environnementale reconnaisse ainsi la part de nocivité liée aux conditions d’appréhension du bruit, sans pour autant envisager d’action de prévention correspondante ; rappelons tout de même qu’il suffit qu’un bruit soit indésirable, quel qu’en soit le niveau sonore, pour générer à force de durée et de répétition un trouble anxieux dont les conséquences pathologiques sont reconnues par la médecine.

Sans doute peut-on suggérer le motif d’une telle distraction par la réduction physicaliste caractérisant la pensée scientifique et technique dominante, avec pour effet de conférer au domaine du quantifiable le monopole du vrai et pour conséquence une lecture de l’environnement à travers un processus délétère de réification ; réduisant contre nature l’homme à l’état d’objet.
C’est ainsi que les médias répandent, avec le panurgisme qui les caractérise, l’idée que l’approche du bruit serait réductible au seul critère de la quantité de décibels.

Certes, il est plus aisé d’expliquer le trouble de bruit occasionné par exemple par la pompe à chaleur du voisinage au motif du niveau sonore plutôt qu’à celui de l’incongruité de la source dans le contexte et de l’effet intrusif ressenti par le plaignant ; tandis que d’autres bruits de l’environnement, intenses et anonymes, ne créent pourtant pas un tel désagrément.

Ainsi la communication et l’action sur le contrôle de l’exposition sonore en viennent à abolir la pensée sur le bruit, sous une forme de conformisme qu’il convient certainement de dénoncer au motif de ne traiter qu’une partie de la question ; à savoir que l’oreille perçoit autre chose que du son.


Le bruit n'est pas réductible au son

Le bruit ne se trouve en effet appréhendé par le système média-politique qu'en tant que phénomène physique et ses effets envisagés sous le seul aspect du niveau sonore.
Il en résulte la prétention largement répandue suivant laquelle le bruit serait mesurable.

Sont ainsi élaborées des échelles du bruit, repérant sur une graduation en décibels toutes sortes de situations sonores ou de sources de bruit qui n'ont strictement aucun rapport cognitif entre elles et dont le rapprochement ne manque donc pas d’apparaître insolite ; comme si le bruit de la machine à laver du voisin se trouvait moins gênant que celui d’une mobylette ou celui de la pompe à chaleur attenante plus tolérable que celui d’un avion au motif d’une moindre graduation sur l’échelle de niveau sonore.

Le guide pratique de l'habitat édité par une agence nationale de l’environnement amalgame ainsi dans un inventaire hétéroclite le bruit de voisinage avec celui des aéroports ; l'échelle de bruit figurant sur la plaquette situant le ronflement au niveau du seuil de risque.

Une telle réduction numérique du bruit contribue, au mépris de l’appréciation commune et avec pour conséquence un impact anxiogène sur la population, à faire de ce dernier un agent altéragène dont la charge tiendrait en quelque sorte de la dose de décibels ; proposition certainement absurde dès lors que le contrôle de la dose en vient à confondre la nature propre des sources, mais surtout au motif de suggérer que l’absence de bruit pourrait constituer le remède.

Pourtant « le bruit n’est pas une maladie » rappelle le professeur F. Raveau ancien président de la Commission scientifique Bruits et vibrations du ministère de l’environnement.

Observons que le silence n'existe pas dans la nature. Il s’agit d’une expression métaphorique visant à qualifier une ambiance non pas privée de bruit mais habitée de sonorités agréables ou pour le moins ignorées, comme il en est habituellement d’un grand nombre de stimuli sonores environnants jugés non pertinents ; le monde du silence de J.Y. Cousteau grouillant en fait de mille manifestations sonores d’animaux marins.

D’autres raccourcis ou approximations sur le bruit ne manquent pas.

Des campagnes nationales sur l’audition associent sur une même affiche publicitaire les nuisances sonores et les risques auditifs, suggérant par ce rapprochement pour le moins spécieux que les bruits de l'environnement pourraient avoir un impact traumatique sur l’appareil auditif, alors qu’il s’agit bien d’effets extra-auditifs.

Il en est ainsi de l’approche environnementale officielle désignant le bruit sous l’expression abstraite de pollution, comme s’il s’agissait d’un agent extérieur possédant une existence propre, alors qu’il est plutôt question d’une nuisance au sens de l’interaction avec la personne.

Peu importe en effet qu’il y ait du bruit lorsqu’aucun être vivant n’est en situation de le ressentir. Le professeur Leroy rappelle à cet égard qu’" il n’y a pas de bruit en soi mais que du bruit pour soi ".

En toute cohérence, s’il doit être retenu en l’espèce une pollution ce n’est donc pas par le bruit mais plutôt par le son en tant qu’agent physique ; mais viendrait-il à l’idée de soutenir que le son puisse constituer une pollution ?

C’est ici toute l’ambiguïté entretenue sur le bruit, effectivement non réductible au son parce que support d’interprétation ; on résiste en fait, dans une forme de commodité de pensée toute technicienne, à admettre que le bruit c’est de l’humain en plus du son.

En dépit de l'acception traditionnelle, telle qu’énoncée dans le Littré (Garnier 2007), suivant laquelle le bruit est à la fois un mélange confus de sons et un dire qui circule, il est ainsi retenu qu'entre la part qui parvient aux oreilles et celle qui court dans les esprits, l'approche conformiste du bruit se trouve plutôt réduite à la première.

On rappelle que suivant l’origine latine rumor le bruit se dit en italien rumore, soit une étymologie commune avec le français rumeur ; c’est ainsi qu’une nouvelle se trouve ébruitée, qu’il existe des bruits de couloir, si ce n’est même la propagation de faux bruits qu’on serait donc bien en peine de mesurer.

Observons que même un dictionnaire grand public comme le Petit Robert (édition en ligne) prend la précaution dans la définition du mot bruit de discerner la part relevant du niveau sonore et donc d'éviter la confusion entre bruit et son.
« Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde » dit Albert Camus dans la critique d’un ouvrage du philosophe Bruce Parrain paru en 1944 sur la puissance du langage et la valeur des mots.

Un tel déni de la part signifiante dans l’approche du bruit apparaît d’autant plus inattendu qu’il ne résiste pas à l'observation courante.
Remarquons encore une fois qu'un bruit dont l’intensité est faible est susceptible d’occasionner des réactions émotives et anxieuses que n'engendre pas un bruit de niveau élevé ; c'est encore le cas de la pompe à chaleur du voisin dont le niveau sonore reste très inférieur à celui des voitures qui passent dans la rue.

Qu’il soit permis de s’interroger, au-delà de ce que le niveau sonore d’une moto puisse à l’occasion se trouver assourdissant, sur la participation de l’image négative portée sur le motard dans l’appréciation du bruit. Alors un blouson noir pourrait-il bien chevaucher une moto électrique ?

Une autre particularité de l'approche autorisée du bruit est de vouloir qu’il soit un son désagréable et de surcroit qu'il s'accompagne nécessairement d'effets délétères.

Or, à l'évidence, tous les bruits ne sont pas nécessairement déplaisants ou néfastes pour la santé, comme le démontre l'usage courant d'évoquer les différents bruits de la nature, les bruits variés de la campagne, les bruits intimes de la maison, le bruit des enfants qui jouent … 


Certains bruits sont même prétendus relaxants

Des neurologues évoquent ainsi des bruits générateurs de bien-être, comme le bruit du gong, du bol tibétain, du ronronnement du chat, de l’eau qui coule, du crépitement du feu… Le bruit du bourdon ayant en Orient le don d'anesthésier l'intellect et de favoriser la concentration.
Il est question ici de sonothérapie.

Définir le bruit comme " un son déplaisant ou confus ", tel que l'association AFNOR voudrait en faire la règle dans le Vocabulaire de l'acoustique, relève bien d'une interprétation physicienne contrevenant à l’origine étymologique et sémantique du mot bruit ; ceci dans l’intention manifeste de corréler le trouble à l’intensité sonore.

Il n’est donc pas vérifié que les musiciens, les marins-pêcheurs, les gardiens de moutons, les maîtres-nageurs ou autres professionnels exposés à des bruits récurrents d’un niveau sonore élevé, présentent davantage de troubles de la santé que le reste de la population.

Alors comment expliquer que l'on puisse ainsi réduire l’étude de l'impact du bruit à la seule excitation physique, sauf à imaginer une forme de déterminisme logique entre les processus physiologiques et psychiques ?
 

La relation entre sensation et perception

Au-delà de l'approche réductionniste du bruit au niveau sonore, il convient d’ajouter la confusion autrement simplificatrice entre la sensation et la perception.

On rappelle que la sensation correspond à une stimulation physiologique suscitant un événement psychique élémentaire, autrement dit un niveau de traitement précoce de l'information dans le système nerveux central, susceptible de provoquer des réactions affectives, de l’ordre du réflexe.

Il est ainsi permis de proposer que la sensation constitue la première étape, au stade physiologique, d'une chaîne d'événements neurologiques précédant l’élaboration de la pensée.

La perception, pour sa part, est la représentation mentale de la sensation ; c’est un processus par lequel un individu organise et interprète ses sensations de façon à donner un sens à son environnement.

Le préfixe psycho d'un mot conférant à ce dernier une relation à la pensée et à l'esprit, il est remarquable que la branche de l'acoustique propre à l'étude de la sensibilité du système auditif par rapport aux stimulations acoustiques ait été désignée sous le vocable de psychoacoustique, tandis que son objet relève plutôt de physioacoustique ; c'est-à-dire des propriétés réceptives de l'oreille, lesquelles il est vrai sont difficilement dissociables des stades psychiques élémentaires propres à la sensation, mais sans pour autant engager un processus réflexif conscient.

Accorder au stimulus une valeur d'information, au sens de façonnement de l’esprit suivant le Littré, ne manque pas de renvoyer au XIXème siècle et aux travaux de G.T. Fechner établissant la théorie du parallélisme psychophysique, d'après laquelle matière et esprit sont indissociables ; énonçant ainsi dans la pure tradition animiste que le monde physique et le monde psychique constituent les deux faces d'une même réalité.

Rappelons que dans une sorte d’exaltation mystique G.T. Fechner publia différents essais comme « Nanna ou la vie sensible des plantes », exposant que la nature était animée d'une âme vivante, ou encore « Le petit livre de la vie après la mort », suggérant que les âmes des créatures décédées formaient les éléments de la vie spirituelle sur Terre.

Il est ainsi improbable que le décibel, utilisé aujourd'hui comme unité de mesure du niveau sonore par les techniciens de l’acoustique, puisse avoir pour origine l'illumination de G.T. Fechner, un petit matin d'octobre 1850 alors qu’il se trouvait encore au lit, lui révélant la relation somme toute extatique entre l’âme et le corps, selon laquelle la sensation varierait comme le logarithme de l'excitation.

On rappelle que l'histoire des sciences a retenu ce 22 octobre 1850 comme date de fondation de la psychophysique, dont les adeptes restent bien nombreux aujourd’hui, en dépit de ce que la relation de G.T. Fechner se révèle indémontrable, comme dénoncé très tôt par de nombreux chercheurs comme E. Hering, H. Bergson, H. von Helmholtz ou W. James ; tous attentifs à la mathématisation des phénomènes psychologiques.

Il apparaît effectivement vain de vouloir corréler l'excitation et la sensation, en négligeant l'influence de la perception sur cette relation.


Le cerveau organe principal de l’ouïe

La mise en évidence de l'affectivité dans l'appréhension du bruit est assez ancienne, puisque déjà en 1918 H. Hyde et W. Scalapino observaient que pour un même niveau sonore musical les tons mineurs augmentaient la fréquence du pouls et diminuaient la pression artérielle, tandis que la musique rythmée augmentait à la fois la pression artérielle et la fréquence cardiaque. Ces derniers remarquaient encore que la réaction cardiaque restait plus faible en présence de morceaux familiers (The influence of music upon electrocardiograms and blood pressure).

B. Morillon et S. Baillet, chercheurs à l’INSERM / Institut de Neurosciences des Systèmes (revue PNAS USA : Motor origin of temporal predictions in auditory attention) confirment à l’aide de mesures magnétoencéphalographiques que le cortex moteur aide à mieux entendre en anticipant la sensation par une excitation neuronale se propageant vers le cortex auditif.
 
Les équipes de B. Bathellier (Dynamique du système auditif et perception multisensorielle / Inserm) à l’Institut de l’Audition, centre de l’Institut Pasteur et d’A. Destexhe (Institut des neurosciences Paris-Saclay / CNRS / Univ. Paris-Saclay) démontrent encore (revue Nature Neuroscience - 28 septembre 2022) que l’anesthésie a pour effet de placer le cerveau dans un état inconscient dans lequel les sons ne sont plus perçus ; autrement dit dans la situation par laquelle le cortex auditif se trouve encore stimulé par les sons sans que ces derniers se trouvent perçus par le cerveau.

A. Destexhe note ainsi : « Dans un sens, le cortex éveillé est plus « créatif » parce qu’il génère de nouveaux motifs d’activité en réponse aux sons, et qui leur sont spécifiques, alors que cette spécificité semble inexistante lors de l’anesthésie. Il reste à voir si les mêmes conclusions s’appliquent aussi à d’autres états comme le sommeil ».

R. Chervin, directeur du Sleep Disorders Center à l'Université du Michigan, explique que si le ronfleur ne s’entend pas ronfler cela est lié à la façon dont le cerveau filtre les sensations.
Il est observé par ce chercheur que certains sons réveillent ainsi plus que d'autres ; entendre son nom est plus susceptible de réveiller qu'un mot courant et des bruits constants ou répétitifs réveillent en retour moins que des bruits irréguliers ; de la sorte le bruit provenant de notre propre corps est moins susceptible de nous alarmer.

Chacun peut certainement constater à cet égard que la prise de conscience d’un bruit dépend de la pertinence accordée à ce dernier : le faible gémissement du nourrisson réveille ses parents tandis que les grondements violents d’un orage peuvent ne pas les tirer du sommeil. En reconnaissant l’importance à donner à un son et en ne portant pas à la conscience les bruits n’offrant pas d’intérêt le cerveau protège ainsi d’une surcharge sensorielle.

À propos de la perturbation du sommeil par le bruit, la vraie question se trouve en fait posée par le psychiatre Stephen A. Stanfeld : " Est-ce que le bruit provoque une perturbation du sommeil et par conséquent une altération de la santé ? ou peut-être plus probablement : est-ce qu'un mauvais état de santé conduit à la perturbation du sommeil par le bruit dans lequel le bruit est perçu comme perturbant ? " (Internoise 2000).

S’il est amplement démontré par des études cliniques en laboratoire que le bruit peut entrainer des modifications des systèmes cardio-vasculaire, neuroendocriniens, digestifs ou respiratoires, il doit donc être admis que l'impact sur ces altérations résultent aussi de la pertinence accordée à la source et de l’affectivité négative portée sur le bruit.
De telles recherches enrichissent grandement les modèles de relation entre le signal sensoriel et les mécanismes de la perception.

Il convient encore de dénoncer l’artéfact écolo-médiatique suivant lequel le bruit serait un générateur obligé de trouble ; représentation dommageable par suite de l'effet nocebo qu’elle suscite.
Les médias sont sans doute bien conscients qu’une information anxiogène attire l'attention et fait vendre les journaux, mais pour autant sans se rendre compte de l’importance de leur rôle dans le conditionnement de la population et finalement de leur contribution majeure au stress environnemental.

Des études démontrent ainsi des inquiétudes collectives, parfois non fondées, sur des sujets de santé publique comme par exemple les effets des rayonnements électromagnétiques ; il a ainsi été observé que des troubles avaient été allégués par des riverains d'une antenne-relais de téléphonie tandis que l'installation n'avait pas encore été mise en service.

Une expérience scandinave a démontré en l’absence de tout environnement nocif qu’un nombre significatif d’individus se plaignaient de symptômes divers gastro-intestinaux, musculaires et névralgiques (« effet nocebo ») après la diffusion d’informations erronées sur une pollution par des médias (Barsky, Saintfort, Rogers – JAMA 2002 ; 287).

Le rapport de l’Académie nationale de médecine sur les Nuisances sanitaires des éoliennes terrestres (séance du mardi 9 mai 2017) fait état de l’expérience suivante :
« Une récente étude néozélandaise conduite en double aveugle a comparé les effets d’une exposition de 10 minutes soit à une stimulation placebo (c’est-à-dire au silence), soit à des infrasons, sur des sujets recevant préalablement une information soulignant soit les méfaits, soit l’innocuité de ces derniers. Seuls les sujets ayant reçu les informations négatives rapportèrent des symptômes, qu’ils aient été ou non soumis à l’exposition aux infrasons !!! Cette expérience souligne le rôle éventuellement négatif de certains médias et autres réseaux sociaux. » (Barsky AJ, Saintfort R, Rogers MP et al. Nonspecific medication side effects and the nocebo phenomenon. JAMA 2002; 287: 622-7. Crichton F, Petrie KJ. Health complaints and wind turbines : the efficacy of explaining the nocebo response to reduce symptom reporting. Environ Res 2015; 140; 449-55. Baxter J, Morzaria R, Hirsch R. A case-control study of support/opposition to wind turbines: perception of health risk, economic benefit, and community conflict. Energy Policy 2013; 61: 931-43.)

Retenons encore suivant ces études que « les personnes qui déclarent avoir une électrosensibilité éprouvent en effet des symptômes lorsqu’elles sont exposées à des champs électromagnétiques, mais seulement lorsqu’elles savent qu’elles sont exposées » suivant G.J. Rubin, M. Burns, S. Wessely (King’s College London, Department of Psychological Medecine, Londres, Royaume Uni).

Ainsi l’Académie nationale de médecine retient que « la crainte de la nuisance peut être plus pathogène encore que la nuisance ».

De même l’O.M.S., suivant laquelle la gêne est une « sensation de désagrément, de déplaisir provoquée par un facteur de l’environnement dont l’individu (ou le groupe) reconnaît ou imagine le pouvoir d’affecter sa santé », retient ainsi l’impact de l’imaginaire sur le trouble.

Observons suivant ces hautes instances médicales et puisqu’il est question de sanité que l’application du « droit de vivre dans un environnement sonore sain », tel qu’institué par l’article L.571-1A du Code de l’environnement, suppose donc de prendre en compte le comportement face au bruit et de ne pas confondre nuisance et pollution.

Sans doute devrait-on alors plus souvent s’interroger sur l'impact du bruit sur la santé lorsque le bruit est considéré a priori comme nocif et sans doute les enquêtes d’opinion, dont le questionnaire se trouve orienté ne devraient pas faire l’économie d’une attitude collective dûment attestée par des taux de plainte analogues dans des conditions sociales et de bruyance comparables.

Manuel Perianez dénonce à propos des sondages sur le bruit la « préexistence d’une opinion consciente socialement établie » (Limite de validité des sondages en sciences sociales – Journées STE Créteil – 23 mai 1996) et rappelle à l’image de R. Barthes (La Chambre claire) que « pour obtenir une photographie qui saisisse le vif du sujet, il faut la prendre à son insu ».
 
L’ensemble de ces contributions devrait ainsi conduire à partager la réserve exprimée depuis déjà de longue date par différents chercheurs, tels Miller en 1974 ou Kryter en 1985, qui soutenaient la réelle difficulté d'établir un lien de causalité tangible entre le niveau physique du bruit et les troubles affectant la santé.

À l’évidence ce n’est donc pas parce que le facteur de trouble lié à l’aversion, ou pour le moins, l’indésirabilité du bruit n’est pas mesurable qu’il doit donc être négligé.


Vers une approche cognitive du bruit

L’approche purement physicaliste du bruit montrant ses limites, un changement de paradigme s’impose, impliquant la prise en compte de nouveaux indicateurs.

En tout état de cause le paramètre cognitif ne peut plus rester ignoré dès lors que l’O.M.S, l’Académie de médecine et désormais les tribunaux (arrêt de la Cour d'appel de Toulouse du 8 juillet 2021) reconnaissent l’effet nocebo provoqué en la circonstance d’éoliennes par l’attitude anxieuse des riverains ; un tel effet étant naturellement susceptible d’être étendu à toute autre source de voisinage.

Ainsi D. Dubois (LCPE/LAM) et M. Raimbault (INRETS-LTE) inaugurent de nouvelles recherches sur la catégorisation de bruits urbains au niveau des représentations collectives en mettant l’accent sur la signification donnée aux bruits (Les catégories cognitives du bruit urbain : des discours aux indicateurs physiques – Acoustique et technique n°39).

À la différence du traitement de mesure physique, le traitement cognitif du bruit conduit à prendre en compte les processus d’interprétation sémantique, lesquels relèvent bien sûr des représentations mentales issues de l’expérience de chacun, mais qu’il semble possible de catégoriser en représentations collectives dès lors qu’elles se trouvent partagées.

Par exemple, si l’on retient la démonstration de Fields et Walker (1982) suivant laquelle, à niveau sonore identique, la gêne est forte chez les personnes qui pensent que le bruit est évitable et plutôt faible chez ceux qui considèrent qu’il est inéluctable, l’évitabilité semble ainsi constituer un critère cognitif remarquable du trouble.

D’autres critères cognitifs se dégagent certainement des indicateurs d’anormalité habituellement retenus par le juge civil dans le cadre de l’instruction du trouble anormal de voisinage, tels que l’incongruité dans le contexte ou le défaut de précaution, qui relèvent effectivement de considérations non pas psychologiques mais factuelles.

S’il était permis de suggérer différentes actions dans le cadre de la prévention des effets cognitifs du bruit, ces dernières pourraient concerner :

- Le développement de la recherche pour l’identification de catégories cognitives du trouble de bruit, permettant de relativiser le critère de seuil souvent improbable du niveau de bruit ou de l’émergence et d’élaborer des principes de précaution qualitatifs.
- La réalisation d’une campagne d’information à l’intention du public et des médias, visant à redonner au bruit l’interprétation sémantique nécessaire à une approche compréhensible de la nuisance sonore et de nature à faciliter son traitement.
- L’éducation au partage de l’espace sonore dans le cadre scolaire et l’action des collectivités locales, rappelant bien au-delà de la question du bruit les fondements de la civilité.

L’instruction de plaintes donne ainsi à voir toute la complexité de l’appréhension du bruit et impose de chercher plutôt que de restreindre :
Prendre les humains pour des decibelmètres, c’est leur interdire de penser le bruit ; rappelons ce que disait Georges Bernanos dans la « France de robots » en 1947 : « Un monde gagné pour la technique est perdu pour la liberté ».


Quelques repères bibliographiques :

Les effets du bruit sur la santé, J. Mouret et M. Vallet, ministère des affaires sociales et de la santé
Les stress de l’environnement, Annie Moch, Culture et société
La signification de la gêne attribuée aux bruits dans les logements, F. Desbons et M. Perianez, ministère de l’équipement
Évaluation des impacts sanitaires extra-auditifs, Anses
Le coq et le klaxon ou la France à la découverte du bruit, Ch. Granger, Presses de Sciences Po
Le cortex moteur aide à mieux entendre, B. Morillon et S. Baillet, PNAS USA
Les catégories cognitives du bruit urbain, D. Dubois et C. Guastavino, Acoustique et Techniques
Les effets du bruit, S. Stanfeld, Acoustique et Techniques
Mécanismes psychologiques possibles du syndrome éolien, G. J. Rubin, M. Burns et S. Wessely, King’s College London
L’audition et la compréhension, Audition et santé