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dimanche 6 octobre 2024

LE PROCESSUS DE PERCEPTION SONORE - LA SIGNIFICATION DU BRUIT


1. L’OUÏE : SENS VITAL DE L’HOMME

* Le seul sens capable de prévenir un danger 
  à distance, tout autour de soi, la nuit
* L’évolution de l’espèce en a fait le sens de la vigilance

         Il en résulte :
* Une veille acoustique permanente 
  de jour comme de nuit
  (avec un sentiment de malaise et une réaction de stress en cas de masquage 
  par le fond sonore ambiant)
* Une attitude au bruit instinctive et impulsive
  (avec une confusion entre le ressenti et la source de bruit prise comme objet, 
  c'est-à-dire entre le message et le messager) 

  

2. LES ETAPES LOGIQUES DU PROCESSUS D’ÉCOUTE
   
1. Excitation (onde sonore dans l’air)
2. Sensation (stimulation physiologique de l’oreille – réaction sensitive)
3. Perception (prise de conscience – représentation mentale)
4. Interprétation (appréciation cognitive)

         Il en résulte trois éventualités pour une source de bruit :
* L’ignorance (stimulus non pertinent)
* La satisfaction (contentement)
* Le rejet (indésirabilité - trouble)

 

3. LES COMPOSANTS DU BRUIT 

1. Son (phénomène physique extérieur)
2. Connotation, signification (appréciation psychosociologique)

         Il convient de retenir :
* L’absence de corrélation entre les deux composants 
* La seule mesurabilité du son
* L’inaptitude du niveau sonore
  à renseigner le contentement ou le trouble 
 (sauf lorsque le niveau est lui-même signifiant)
*Des réactions psychosociologiques partagées
 (représentations collectives – catégories communes)

 

4. LES CAUSES DU TROUBLE DE BRUIT

* L’effet d’intrusion
   (effraction mentale, ingérence dans la sphère privée)
* Un sentiment d’agression
   (perception d’hostilité, de malveillance)
* L’impression de danger
   (représentation anxiogène du bruit, effet nocebo)



5. L’INSTRUCTION DU TROUBLE DE BRUIT

* Trouble à la personne (et non pas trouble de la personne)
   (au sens de l’inconvénient de l’exposition)
* Trouble objectivable

         Exemples d’indicateurs :
* Incongruité dans le contexte 
  (Source non coutumière, particulière, étrangère au site)
* Défaut de comportement
  (Manière d’agir, attitude, incivilité)
* Manque de précaution, évitabilité
  (Type de matériel, moyens d’installation, modalités d’utilisation)






 

mercredi 15 novembre 2023

ENTRE LES OREILLES, LA PENSEE DU BRUIT


L’expertise judiciaire du différend de bruit concourt à une approche concrète à nulle autre pareille du conflit de voisinage, pour le motif de se dérouler dans le contexte du litige ; à savoir sur les lieux, en présence des parties et dans le cadre d’un débat contradictoire.

Il résulte de ce moyen de procédure civile, installant le technicien au cœur de la confrontation, le privilège pour ce dernier d’éprouver en situation réelle les moyens offerts par les sciences physiques pour renseigner une cause engageant pour beaucoup des rapports humains.

Alors, il faut bien reconnaître qu’une telle pratique du conflit, avec ce que ce dernier porte de tension et d’affect entre les contradicteurs, conduit tôt ou tard l’expert de justice à relativiser l’approche de la nuisance sonore au moyen d’indicateurs quantitatifs, fussent-ils complexes, relevant de la théorie du son.

Soutenir un tel propos n’est pas aisé dans un monde où les chiffres valent mieux que les lettres, cependant il est permis de soutenir que l’intelligence du bruit relève d’une autre complexité que l’approche convenue en nombre de décibels ; quand bien même assortie de considérations spectrales et temporelles sophistiquées, lesquelles ne renseignent évidemment pas mieux les caractéristiques émotionnelles de l’exposition.

Enfin, si ce même technicien projette son regard sur la sémiotique de la fonction de l’habiter, les critères normatifs de la qualité acoustique ne manqueront encore pas de lui paraître restrictifs devant les modalités affectives d’accommodation de l’espace sonore ; lesquelles contribuent, à défaut d’intimité, si ce n’est même de confidentialité du logement réglementaire, à l’idéalisation du pavillon individuel pour 76 à 80 % des Français.

Proposons donc que l’oreille puisse écouter, au-delà d’entendre.


L’indésirabilité du bruit

En introduction du thème « Améliorer la tranquillité sonore des citoyens » de l’Action quatorze du 4ème PLAN NATIONAL SANTÉ ENVIRONNEMENT (PNSE), intitulée « Agir pour réduire l’exposition au bruit », le Groupe santé environnementale (GSE) de l’Assemblée nationale dresse le constat suivant :
« Du matin au soir, nos oreilles sont sollicitées par divers bruits généralement non désirés et à des niveaux sonores pouvant être élevés : bruits des transports motorisés, des klaxons et des sirènes, musique diffusée dans les commerces, bruits des chantiers, etc. »

L’impact de la nuisance sonore, qui résulte effectivement d’une diversité de bruits, se trouvant incriminé par le GSE sous le double effet du non-désir et du niveau sonore, autrement dit en considération à la fois de l'indésirabilité et de l'intensité, il est retenu que les projets d’action élaborés privilégient plutôt le traitement du niveau sonore ; tandis que l’impact sur la santé provoqué par l’attitude de rejet du bruit tend à se trouver contourné.

Les actions du PNSE 4 visant tantôt la création d’un label « espaces calmes » afin de caractériser des lieux « préservés du bruit des transports et des autres sources de bruits (bruits continus de ventilation, bruits de comportements...) », tantôt l’instauration d’un dispositif permettant de « constater et sanctionner plus facilement les bruits de voisinage, notamment par l’usage de sonomètres d’utilisation simplifiée », la question de l’intensité sonore paraît effectivement privilégiée.

Il est symptomatique de l’approche dominante du bruit que le Groupe santé environnementale reconnaisse ainsi la part de nocivité liée aux conditions d’appréhension du bruit, sans pour autant envisager d’action de prévention correspondante ; rappelons tout de même qu’il suffit qu’un bruit soit indésirable, quel qu’en soit le niveau sonore, pour générer à force de durée et de répétition un trouble anxieux dont les conséquences pathologiques sont reconnues par la médecine.

Sans doute peut-on suggérer le motif d’une telle distraction par la réduction physicaliste caractérisant la pensée scientifique et technique dominante, avec pour effet de conférer au domaine du quantifiable le monopole du vrai et pour conséquence une lecture de l’environnement à travers un processus délétère de réification ; réduisant contre nature l’homme à l’état d’objet.
C’est ainsi que les médias répandent, avec le panurgisme qui les caractérise, l’idée que l’approche du bruit serait réductible au seul critère de la quantité de décibels.

Certes, il est plus aisé d’expliquer le trouble de bruit occasionné par exemple par la pompe à chaleur du voisinage au motif du niveau sonore plutôt qu’à celui de l’incongruité de la source dans le contexte et de l’effet intrusif ressenti par le plaignant ; tandis que d’autres bruits de l’environnement, intenses et anonymes, ne créent pourtant pas un tel désagrément.

Ainsi la communication et l’action sur le contrôle de l’exposition sonore en viennent à abolir la pensée sur le bruit, sous une forme de conformisme qu’il convient certainement de dénoncer au motif de ne traiter qu’une partie de la question ; à savoir que l’oreille perçoit autre chose que du son.


Le bruit n'est pas réductible au son

Le bruit ne se trouve en effet appréhendé par le système média-politique qu'en tant que phénomène physique et ses effets envisagés sous le seul aspect du niveau sonore.
Il en résulte la prétention largement répandue suivant laquelle le bruit serait mesurable.

Sont ainsi élaborées des échelles du bruit, repérant sur une graduation en décibels toutes sortes de situations sonores ou de sources de bruit qui n'ont strictement aucun rapport cognitif entre elles et dont le rapprochement ne manque donc pas d’apparaître insolite ; comme si le bruit de la machine à laver du voisin se trouvait moins gênant que celui d’une mobylette ou celui de la pompe à chaleur attenante plus tolérable que celui d’un avion au motif d’une moindre graduation sur l’échelle de niveau sonore.

Le guide pratique de l'habitat édité par une agence nationale de l’environnement amalgame ainsi dans un inventaire hétéroclite le bruit de voisinage avec celui des aéroports ; l'échelle de bruit figurant sur la plaquette situant le ronflement au niveau du seuil de risque.

Une telle réduction numérique du bruit contribue, au mépris de l’appréciation commune et avec pour conséquence un impact anxiogène sur la population, à faire de ce dernier un agent altéragène dont la charge tiendrait en quelque sorte de la dose de décibels ; proposition certainement absurde dès lors que le contrôle de la dose en vient à confondre la nature propre des sources, mais surtout au motif de suggérer que l’absence de bruit pourrait constituer le remède.

Pourtant « le bruit n’est pas une maladie » rappelle le professeur F. Raveau ancien président de la Commission scientifique Bruits et vibrations du ministère de l’environnement.

Observons que le silence n'existe pas dans la nature. Il s’agit d’une expression métaphorique visant à qualifier une ambiance non pas privée de bruit mais habitée de sonorités agréables ou pour le moins ignorées, comme il en est habituellement d’un grand nombre de stimuli sonores environnants jugés non pertinents ; le monde du silence de J.Y. Cousteau grouillant en fait de mille manifestations sonores d’animaux marins.

D’autres raccourcis ou approximations sur le bruit ne manquent pas.

Des campagnes nationales sur l’audition associent sur une même affiche publicitaire les nuisances sonores et les risques auditifs, suggérant par ce rapprochement pour le moins spécieux que les bruits de l'environnement pourraient avoir un impact traumatique sur l’appareil auditif, alors qu’il s’agit bien d’effets extra-auditifs.

Il en est ainsi de l’approche environnementale officielle désignant le bruit sous l’expression abstraite de pollution, comme s’il s’agissait d’un agent extérieur possédant une existence propre, alors qu’il est plutôt question d’une nuisance au sens de l’interaction avec la personne.

Peu importe en effet qu’il y ait du bruit lorsqu’aucun être vivant n’est en situation de le ressentir. Le professeur Leroy rappelle à cet égard qu’" il n’y a pas de bruit en soi mais que du bruit pour soi ".

En toute cohérence, s’il doit être retenu en l’espèce une pollution ce n’est donc pas par le bruit mais plutôt par le son en tant qu’agent physique ; mais viendrait-il à l’idée de soutenir que le son puisse constituer une pollution ?

C’est ici toute l’ambiguïté entretenue sur le bruit, effectivement non réductible au son parce que support d’interprétation ; on résiste en fait, dans une forme de commodité de pensée toute technicienne, à admettre que le bruit c’est de l’humain en plus du son.

En dépit de l'acception traditionnelle, telle qu’énoncée dans le Littré (Garnier 2007), suivant laquelle le bruit est à la fois un mélange confus de sons et un dire qui circule, il est ainsi retenu qu'entre la part qui parvient aux oreilles et celle qui court dans les esprits, l'approche conformiste du bruit se trouve plutôt réduite à la première.

On rappelle que suivant l’origine latine rumor le bruit se dit en italien rumore, soit une étymologie commune avec le français rumeur ; c’est ainsi qu’une nouvelle se trouve ébruitée, qu’il existe des bruits de couloir, si ce n’est même la propagation de faux bruits qu’on serait donc bien en peine de mesurer.

Observons que même un dictionnaire grand public comme le Petit Robert (édition en ligne) prend la précaution dans la définition du mot bruit de discerner la part relevant du niveau sonore et donc d'éviter la confusion entre bruit et son.
« Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde » dit Albert Camus dans la critique d’un ouvrage du philosophe Bruce Parrain paru en 1944 sur la puissance du langage et la valeur des mots.

Un tel déni de la part signifiante dans l’approche du bruit apparaît d’autant plus inattendu qu’il ne résiste pas à l'observation courante.
Remarquons encore une fois qu'un bruit dont l’intensité est faible est susceptible d’occasionner des réactions émotives et anxieuses que n'engendre pas un bruit de niveau élevé ; c'est encore le cas de la pompe à chaleur du voisin dont le niveau sonore reste très inférieur à celui des voitures qui passent dans la rue.

Qu’il soit permis de s’interroger, au-delà de ce que le niveau sonore d’une moto puisse à l’occasion se trouver assourdissant, sur la participation de l’image négative portée sur le motard dans l’appréciation du bruit. Alors un blouson noir pourrait-il bien chevaucher une moto électrique ?

Une autre particularité de l'approche autorisée du bruit est de vouloir qu’il soit un son désagréable et de surcroit qu'il s'accompagne nécessairement d'effets délétères.

Or, à l'évidence, tous les bruits ne sont pas nécessairement déplaisants ou néfastes pour la santé, comme le démontre l'usage courant d'évoquer les différents bruits de la nature, les bruits variés de la campagne, les bruits intimes de la maison, le bruit des enfants qui jouent … 


Certains bruits sont même prétendus relaxants

Des neurologues évoquent ainsi des bruits générateurs de bien-être, comme le bruit du gong, du bol tibétain, du ronronnement du chat, de l’eau qui coule, du crépitement du feu… Le bruit du bourdon ayant en Orient le don d'anesthésier l'intellect et de favoriser la concentration.
Il est question ici de sonothérapie.

Définir le bruit comme " un son déplaisant ou confus ", tel que l'association AFNOR voudrait en faire la règle dans le Vocabulaire de l'acoustique, relève bien d'une interprétation physicienne contrevenant à l’origine étymologique et sémantique du mot bruit ; ceci dans l’intention manifeste de corréler le trouble à l’intensité sonore.

Il n’est donc pas vérifié que les musiciens, les marins-pêcheurs, les gardiens de moutons, les maîtres-nageurs ou autres professionnels exposés à des bruits récurrents d’un niveau sonore élevé, présentent davantage de troubles de la santé que le reste de la population.

Alors comment expliquer que l'on puisse ainsi réduire l’étude de l'impact du bruit à la seule excitation physique, sauf à imaginer une forme de déterminisme logique entre les processus physiologiques et psychiques ?
 

La relation entre sensation et perception

Au-delà de l'approche réductionniste du bruit au niveau sonore, il convient d’ajouter la confusion autrement simplificatrice entre la sensation et la perception.

On rappelle que la sensation correspond à une stimulation physiologique suscitant un événement psychique élémentaire, autrement dit un niveau de traitement précoce de l'information dans le système nerveux central, susceptible de provoquer des réactions affectives, de l’ordre du réflexe.

Il est ainsi permis de proposer que la sensation constitue la première étape, au stade physiologique, d'une chaîne d'événements neurologiques précédant l’élaboration de la pensée.

La perception, pour sa part, est la représentation mentale de la sensation ; c’est un processus par lequel un individu organise et interprète ses sensations de façon à donner un sens à son environnement.

Le préfixe psycho d'un mot conférant à ce dernier une relation à la pensée et à l'esprit, il est remarquable que la branche de l'acoustique propre à l'étude de la sensibilité du système auditif par rapport aux stimulations acoustiques ait été désignée sous le vocable de psychoacoustique, tandis que son objet relève plutôt de physioacoustique ; c'est-à-dire des propriétés réceptives de l'oreille, lesquelles il est vrai sont difficilement dissociables des stades psychiques élémentaires propres à la sensation, mais sans pour autant engager un processus réflexif conscient.

Accorder au stimulus une valeur d'information, au sens de façonnement de l’esprit suivant le Littré, ne manque pas de renvoyer au XIXème siècle et aux travaux de G.T. Fechner établissant la théorie du parallélisme psychophysique, d'après laquelle matière et esprit sont indissociables ; énonçant ainsi dans la pure tradition animiste que le monde physique et le monde psychique constituent les deux faces d'une même réalité.

Rappelons que dans une sorte d’exaltation mystique G.T. Fechner publia différents essais comme « Nanna ou la vie sensible des plantes », exposant que la nature était animée d'une âme vivante, ou encore « Le petit livre de la vie après la mort », suggérant que les âmes des créatures décédées formaient les éléments de la vie spirituelle sur Terre.

Il est ainsi improbable que le décibel, utilisé aujourd'hui comme unité de mesure du niveau sonore par les techniciens de l’acoustique, puisse avoir pour origine l'illumination de G.T. Fechner, un petit matin d'octobre 1850 alors qu’il se trouvait encore au lit, lui révélant la relation somme toute extatique entre l’âme et le corps, selon laquelle la sensation varierait comme le logarithme de l'excitation.

On rappelle que l'histoire des sciences a retenu ce 22 octobre 1850 comme date de fondation de la psychophysique, dont les adeptes restent bien nombreux aujourd’hui, en dépit de ce que la relation de G.T. Fechner se révèle indémontrable, comme dénoncé très tôt par de nombreux chercheurs comme E. Hering, H. Bergson, H. von Helmholtz ou W. James ; tous attentifs à la mathématisation des phénomènes psychologiques.

Il apparaît effectivement vain de vouloir corréler l'excitation et la sensation, en négligeant l'influence de la perception sur cette relation.


Le cerveau organe principal de l’ouïe

La mise en évidence de l'affectivité dans l'appréhension du bruit est assez ancienne, puisque déjà en 1918 H. Hyde et W. Scalapino observaient que pour un même niveau sonore musical les tons mineurs augmentaient la fréquence du pouls et diminuaient la pression artérielle, tandis que la musique rythmée augmentait à la fois la pression artérielle et la fréquence cardiaque. Ces derniers remarquaient encore que la réaction cardiaque restait plus faible en présence de morceaux familiers (The influence of music upon electrocardiograms and blood pressure).

B. Morillon et S. Baillet, chercheurs à l’INSERM / Institut de Neurosciences des Systèmes (revue PNAS USA : Motor origin of temporal predictions in auditory attention) confirment à l’aide de mesures magnétoencéphalographiques que le cortex moteur aide à mieux entendre en anticipant la sensation par une excitation neuronale se propageant vers le cortex auditif.
 
Les équipes de B. Bathellier (Dynamique du système auditif et perception multisensorielle / Inserm) à l’Institut de l’Audition, centre de l’Institut Pasteur et d’A. Destexhe (Institut des neurosciences Paris-Saclay / CNRS / Univ. Paris-Saclay) démontrent encore (revue Nature Neuroscience - 28 septembre 2022) que l’anesthésie a pour effet de placer le cerveau dans un état inconscient dans lequel les sons ne sont plus perçus ; autrement dit dans la situation par laquelle le cortex auditif se trouve encore stimulé par les sons sans que ces derniers se trouvent perçus par le cerveau.

A. Destexhe note ainsi : « Dans un sens, le cortex éveillé est plus « créatif » parce qu’il génère de nouveaux motifs d’activité en réponse aux sons, et qui leur sont spécifiques, alors que cette spécificité semble inexistante lors de l’anesthésie. Il reste à voir si les mêmes conclusions s’appliquent aussi à d’autres états comme le sommeil ».

R. Chervin, directeur du Sleep Disorders Center à l'Université du Michigan, explique que si le ronfleur ne s’entend pas ronfler cela est lié à la façon dont le cerveau filtre les sensations.
Il est observé par ce chercheur que certains sons réveillent ainsi plus que d'autres ; entendre son nom est plus susceptible de réveiller qu'un mot courant et des bruits constants ou répétitifs réveillent en retour moins que des bruits irréguliers ; de la sorte le bruit provenant de notre propre corps est moins susceptible de nous alarmer.

Chacun peut certainement constater à cet égard que la prise de conscience d’un bruit dépend de la pertinence accordée à ce dernier : le faible gémissement du nourrisson réveille ses parents tandis que les grondements violents d’un orage peuvent ne pas les tirer du sommeil. En reconnaissant l’importance à donner à un son et en ne portant pas à la conscience les bruits n’offrant pas d’intérêt le cerveau protège ainsi d’une surcharge sensorielle.

À propos de la perturbation du sommeil par le bruit, la vraie question se trouve en fait posée par le psychiatre Stephen A. Stanfeld : " Est-ce que le bruit provoque une perturbation du sommeil et par conséquent une altération de la santé ? ou peut-être plus probablement : est-ce qu'un mauvais état de santé conduit à la perturbation du sommeil par le bruit dans lequel le bruit est perçu comme perturbant ? " (Internoise 2000).

S’il est amplement démontré par des études cliniques en laboratoire que le bruit peut entrainer des modifications des systèmes cardio-vasculaire, neuroendocriniens, digestifs ou respiratoires, il doit donc être admis que l'impact sur ces altérations résultent aussi de la pertinence accordée à la source et de l’affectivité négative portée sur le bruit.
De telles recherches enrichissent grandement les modèles de relation entre le signal sensoriel et les mécanismes de la perception.

Il convient encore de dénoncer l’artéfact écolo-médiatique suivant lequel le bruit serait un générateur obligé de trouble ; représentation dommageable par suite de l'effet nocebo qu’elle suscite.
Les médias sont sans doute bien conscients qu’une information anxiogène attire l'attention et fait vendre les journaux, mais pour autant sans se rendre compte de l’importance de leur rôle dans le conditionnement de la population et finalement de leur contribution majeure au stress environnemental.

Des études démontrent ainsi des inquiétudes collectives, parfois non fondées, sur des sujets de santé publique comme par exemple les effets des rayonnements électromagnétiques ; il a ainsi été observé que des troubles avaient été allégués par des riverains d'une antenne-relais de téléphonie tandis que l'installation n'avait pas encore été mise en service.

Une expérience scandinave a démontré en l’absence de tout environnement nocif qu’un nombre significatif d’individus se plaignaient de symptômes divers gastro-intestinaux, musculaires et névralgiques (« effet nocebo ») après la diffusion d’informations erronées sur une pollution par des médias (Barsky, Saintfort, Rogers – JAMA 2002 ; 287).

Le rapport de l’Académie nationale de médecine sur les Nuisances sanitaires des éoliennes terrestres (séance du mardi 9 mai 2017) fait état de l’expérience suivante :
« Une récente étude néozélandaise conduite en double aveugle a comparé les effets d’une exposition de 10 minutes soit à une stimulation placebo (c’est-à-dire au silence), soit à des infrasons, sur des sujets recevant préalablement une information soulignant soit les méfaits, soit l’innocuité de ces derniers. Seuls les sujets ayant reçu les informations négatives rapportèrent des symptômes, qu’ils aient été ou non soumis à l’exposition aux infrasons !!! Cette expérience souligne le rôle éventuellement négatif de certains médias et autres réseaux sociaux. » (Barsky AJ, Saintfort R, Rogers MP et al. Nonspecific medication side effects and the nocebo phenomenon. JAMA 2002; 287: 622-7. Crichton F, Petrie KJ. Health complaints and wind turbines : the efficacy of explaining the nocebo response to reduce symptom reporting. Environ Res 2015; 140; 449-55. Baxter J, Morzaria R, Hirsch R. A case-control study of support/opposition to wind turbines: perception of health risk, economic benefit, and community conflict. Energy Policy 2013; 61: 931-43.)

Retenons encore suivant ces études que « les personnes qui déclarent avoir une électrosensibilité éprouvent en effet des symptômes lorsqu’elles sont exposées à des champs électromagnétiques, mais seulement lorsqu’elles savent qu’elles sont exposées » suivant G.J. Rubin, M. Burns, S. Wessely (King’s College London, Department of Psychological Medecine, Londres, Royaume Uni).

Ainsi l’Académie nationale de médecine retient que « la crainte de la nuisance peut être plus pathogène encore que la nuisance ».

De même l’O.M.S., suivant laquelle la gêne est une « sensation de désagrément, de déplaisir provoquée par un facteur de l’environnement dont l’individu (ou le groupe) reconnaît ou imagine le pouvoir d’affecter sa santé », retient ainsi l’impact de l’imaginaire sur le trouble.

Observons suivant ces hautes instances médicales et puisqu’il est question de sanité que l’application du « droit de vivre dans un environnement sonore sain », tel qu’institué par l’article L.571-1A du Code de l’environnement, suppose donc de prendre en compte le comportement face au bruit et de ne pas confondre nuisance et pollution.

Sans doute devrait-on alors plus souvent s’interroger sur l'impact du bruit sur la santé lorsque le bruit est considéré a priori comme nocif et sans doute les enquêtes d’opinion, dont le questionnaire se trouve orienté ne devraient pas faire l’économie d’une attitude collective dûment attestée par des taux de plainte analogues dans des conditions sociales et de bruyance comparables.

Manuel Perianez dénonce à propos des sondages sur le bruit la « préexistence d’une opinion consciente socialement établie » (Limite de validité des sondages en sciences sociales – Journées STE Créteil – 23 mai 1996) et rappelle à l’image de R. Barthes (La Chambre claire) que « pour obtenir une photographie qui saisisse le vif du sujet, il faut la prendre à son insu ».
 
L’ensemble de ces contributions devrait ainsi conduire à partager la réserve exprimée depuis déjà de longue date par différents chercheurs, tels Miller en 1974 ou Kryter en 1985, qui soutenaient la réelle difficulté d'établir un lien de causalité tangible entre le niveau physique du bruit et les troubles affectant la santé.

À l’évidence ce n’est donc pas parce que le facteur de trouble lié à l’aversion, ou pour le moins, l’indésirabilité du bruit n’est pas mesurable qu’il doit donc être négligé.


Vers une approche cognitive du bruit

L’approche purement physicaliste du bruit montrant ses limites, un changement de paradigme s’impose, impliquant la prise en compte de nouveaux indicateurs.

En tout état de cause le paramètre cognitif ne peut plus rester ignoré dès lors que l’O.M.S, l’Académie de médecine et désormais les tribunaux (arrêt de la Cour d'appel de Toulouse du 8 juillet 2021) reconnaissent l’effet nocebo provoqué en la circonstance d’éoliennes par l’attitude anxieuse des riverains ; un tel effet étant naturellement susceptible d’être étendu à toute autre source de voisinage.

Ainsi D. Dubois (LCPE/LAM) et M. Raimbault (INRETS-LTE) inaugurent de nouvelles recherches sur la catégorisation de bruits urbains au niveau des représentations collectives en mettant l’accent sur la signification donnée aux bruits (Les catégories cognitives du bruit urbain : des discours aux indicateurs physiques – Acoustique et technique n°39).

À la différence du traitement de mesure physique, le traitement cognitif du bruit conduit à prendre en compte les processus d’interprétation sémantique, lesquels relèvent bien sûr des représentations mentales issues de l’expérience de chacun, mais qu’il semble possible de catégoriser en représentations collectives dès lors qu’elles se trouvent partagées.

Par exemple, si l’on retient la démonstration de Fields et Walker (1982) suivant laquelle, à niveau sonore identique, la gêne est forte chez les personnes qui pensent que le bruit est évitable et plutôt faible chez ceux qui considèrent qu’il est inéluctable, l’évitabilité semble ainsi constituer un critère cognitif remarquable du trouble.

D’autres critères cognitifs se dégagent certainement des indicateurs d’anormalité habituellement retenus par le juge civil dans le cadre de l’instruction du trouble anormal de voisinage, tels que l’incongruité dans le contexte ou le défaut de précaution, qui relèvent effectivement de considérations non pas psychologiques mais factuelles.

S’il était permis de suggérer différentes actions dans le cadre de la prévention des effets cognitifs du bruit, ces dernières pourraient concerner :

- Le développement de la recherche pour l’identification de catégories cognitives du trouble de bruit, permettant de relativiser le critère de seuil souvent improbable du niveau de bruit ou de l’émergence et d’élaborer des principes de précaution qualitatifs.
- La réalisation d’une campagne d’information à l’intention du public et des médias, visant à redonner au bruit l’interprétation sémantique nécessaire à une approche compréhensible de la nuisance sonore et de nature à faciliter son traitement.
- L’éducation au partage de l’espace sonore dans le cadre scolaire et l’action des collectivités locales, rappelant bien au-delà de la question du bruit les fondements de la civilité.

L’instruction de plaintes donne ainsi à voir toute la complexité de l’appréhension du bruit et impose de chercher plutôt que de restreindre :
Prendre les humains pour des decibelmètres, c’est leur interdire de penser le bruit ; rappelons ce que disait Georges Bernanos dans la « France de robots » en 1947 : « Un monde gagné pour la technique est perdu pour la liberté ».


Quelques repères bibliographiques :

Les effets du bruit sur la santé, J. Mouret et M. Vallet, ministère des affaires sociales et de la santé
Les stress de l’environnement, Annie Moch, Culture et société
La signification de la gêne attribuée aux bruits dans les logements, F. Desbons et M. Perianez, ministère de l’équipement
Évaluation des impacts sanitaires extra-auditifs, Anses
Le coq et le klaxon ou la France à la découverte du bruit, Ch. Granger, Presses de Sciences Po
Le cortex moteur aide à mieux entendre, B. Morillon et S. Baillet, PNAS USA
Les catégories cognitives du bruit urbain, D. Dubois et C. Guastavino, Acoustique et Techniques
Les effets du bruit, S. Stanfeld, Acoustique et Techniques
Mécanismes psychologiques possibles du syndrome éolien, G. J. Rubin, M. Burns et S. Wessely, King’s College London
L’audition et la compréhension, Audition et santé





mercredi 14 août 2013

LA DESHUMANISATION DU BRUIT

Quel serait l’intérêt de se préoccuper du bruit dans une approche ayant pour effet d’exclure les modalités de perception et d’interprétation, autrement dit de porter attention à du bruit qui existerait tout seul, sans oreilles pour l’entendre et si ce n'est même sans personne pour le produire ?

Cette question peut paraître insolite. Pourtant, l’instruction des plaintes relatives au bruit conduit à observer un décalage entre l’expression de la gêne et le discours scientifique et technique proposé en guise de modèle.

L’inadéquation entre le bruit ressenti et l’ordre acoustique établi engendre de l'incompréhension pour les plaignants non convaincus de la représentativité de la norme en vigueur. Cela devrait conduire à une interrogation légitime sur la validité de l’édifice construit par les sachants face à la plainte.

Ce clivage entre le bruit vécu par tout un chacun et celui institutionnalisé par la société transparaît à travers de multiples aspects.

SUR LA SENSATION ET LA PERCEPTION 


Il convient d’observer qu’au-delà de l’action stimulatrice, l'onde sonore doit encore produire une excitation pour contribuer, selon la sensibilité du mécanisme de l’audition, à une sensation.

Par la suite cette sensation n’a la possibilité de devenir perception qu’en fonction de la pertinence attribuée au stimulus.

Ainsi, la plupart des bruits ressentis restent ignorés par leur manque de signification. On peut s'endormir au milieu de conversations ou en écoutant de la musique ; alors que le faible vagissement du nourrisson est suffisant pour tirer sa mère du sommeil. Cela suppose une part d’appréciation à la fois réflexe et préconsciente de la sensation.

Jacques MOURET et Michel VALLET observent à cet égard que l'impossibilité de filtrer ou d'ignorer les stimuli non pertinents relève d'un comportement pathologique.

L’étape finale du processus perceptif est bien celle du sens. Le bruit trouve une signification à travers l’interprétation qui en est faite en fonction d’une part de l’état de nervosité du sujet, et d’autre part, du matériel projectif issu de l’expérience personnelle. Le bruit constitue une sorte de “crochet”, comme le dirait C.G.JUNG, permettant d'y accrocher des images personnelles comme son manteau à une patère.

L’OMS définit le bruit comme un son indésirable, autrement dit un son qui entraîne de la part du sujet une réaction personnelle de déplaisir.

Il est dans ces conditions bien difficile d’établir un lien de causalité entre la stimulation, la sensation, la perception puis l’interprétation, c'est-à-dire d’associer un état d’âme à une ambiance sonore.

BERGSON souligne que la sensation est un fait psychologique qui échappe à toute mesure.

Pourtant, une norme française, intitulée caractérisation et mesurage des bruits de l’environnement, propose une méthode “permettant d’apprécier si le bruit auquel est exposé une population ou un individu est susceptible de causer... une gêne pour ses activités (travail, relations et communications sociales, loisirs, etc.), son repos, son sommeil ou sa tranquillité.”

Cette norme ne précise même pas les conditions de présence de l’opérateur au cours du mesurage qui sont pourtant nécessaires afin de renseigner les indicateurs descriptifs du contexte sonore ambiant propres à l’appréciation de la dite gêne.

La version précédente de cette norme comportait une annexe dont le titre était “facteurs psychoacoustiques pouvant être pris en compte dans le cadre de l'instruction d'une plainte contre le bruit” . Ce document soulignait opportunément l'intérêt du contenu informatif du bruit particulier comme critère d'appréciation de la gêne.

Au lieu d'enrichir cette annexe par l'élaboration d'une trame aidant à cibler les facteurs de gêne propres à l'environnement sonore examiné, la commission de normalisation a préféré l'éliminer et ainsi faire l'impasse sur le champ sonore humain pour ne retenir que les caractéristiques physiques du bruit.

Une telle présomption de pouvoir apprécier à l’aide d’un instrument de mesure la gêne subie par une population ou un individu apparaît donc toujours bien présente dans l’imaginaire du technicien, conformément aux traditions des théories psychophysiques ou physicalistes qui prétendent pouvoir quantifier la sensation en l’isolant de la perception.

SUR LA QUANTITE ET LA QUALITE 


Au-delà de ce que la mesure physique ne peut certainement rendre compte des réactions d’ordre psychologique, cette présomption de vouloir quantifier l’inconvénient de bruit en référence à une quantité de décibels paraît d’autant plus inappropriée que cette unité, grandeur sans dimension, se trouve elle-même très relative au regard des processus physiologiques et des échelles naturelles de niveau de bruit ambiant.

Il est parfois difficile d'expliquer à un plaignant que dans l'environnement habituel le silence se trouve plus près de 20 dB que de zéro ou à l'inverse que le seuil de douleur n'est atteint qu'à 120 dB.

La loi de Weber-Fechner fixe une relation logarithmique entre l'excitation et la sensation. Aussi séduisante soit-elle cette relation reste difficile à démontrer puisque la multiplication des sources est elle-même signifiante et, qu’en fonction des situations d’écoute, le système de perception effectue des corrections par rapport aux caractéristiques physiques du stimulus, empêchant d’établir un lien entre la stimulation et la perception.

BERGSON admet l'évaluation du bruit au moyen des seuils quantitatifs proposés par WEBER mais ne retient pas le rapprochement auquel procède FECHNER entre la quantité et l'effet produit.

Pour BERGSON l’homme associe inconsciemment et à tort ce qu’il ressent à la cause de son impression.

Il s’en suit en matière sonore la confusion entre le bruit occasionné et le bruit ressenti, ce que le professeur LEROY dénonce en affirmant qu'il n’y a pas de bruit en soi mais que du bruit pour soi.

Une telle formule conduit à retenir que l’origine du bruit a dans le mécanisme de la gêne plus d’importance que le bruit lui-même, autrement dit que le message véhiculé par l’intermédiaire du bruit est plus prégnant que le véhicule lui-même et qu’il est donc essentiel de séparer le signifié du bruit de son signifiant.

Apprendre à distinguer son émotion du bruit perçu, autrement dit apprendre à se distinguer soi-même du bruit perçu, constitue le premier pas dans la domestication du trouble.

Il reste que l’affirmation suivant laquelle la gêne sonore est liée à la signification et non à l'intensité n’exclut pas bien sûr que l’intensité ne puisse à l’occasion être à l’origine de la gêne lorsque cette dernière se trouve elle-même signifiante, par exemple de l'intention de nuire.

Pour illustrer l'indispensable distinction à opérer entre le niveau du bruit et le processus de gêne l'expert de justice Jacques BRILLOUIN proposait lors du 3è congrès de l’Association Internationale de Lutte contre le Bruit (en 1964) la métaphore suivante: “C’est qu’en fait une musique faible peut être aussi insupportable qu’une musique forte, ce qui constitue notre trouble ce n’est pas tant l’intensité du bruit que le fait qu’un intrus se permette de pénétrer dans notre conscience et de s’y promener sans demander notre avis : un visiteur indésirable en pantoufles n’est pas moins importun que chaussé de bottes.”

C'est ainsi que les requérants n'allèguent pas entendre trop de bruit, mais entendre du bruit tout court.

L’association de la gêne sonore à une quantité est d’autant plus absurde dans le cadre d’une politique contre le bruit que, compte-tenu des modalités perceptives et de jugement qui conduisent au désagrément, seule l’absence de signal audible est finalement de nature à garantir la tranquillité.

Il est noté ici l’interprétation abusive de l'avis de la Commission d’Etude du Bruit du ministère de la Santé Publique du 21 juin 1963 proposant sous une forme raccourcie que la gêne se trouve incontestable lorsque le bruit perturbateur engendre une émergence supérieure à 3 dB(A) la nuit et à 5 dB(A) le jour. En l’occurrence la dite commission ne vise évidemment pas n’importe quel bruit, mais seulement le bruit reconnu au préalable comme perturbateur, un bruit repérable que l’on désire pour des raisons diverses, distinguer du bruit d’ambiance précise l’avis.

Il convient de rappeler que les seuils d’émergence réglementaires relatifs à la limitation du bruit de voisinage sont issus de cet avis, mais que le critère associé du caractère perturbateur du bruit a pour sa part été écarté ce qui tend à vider de sens la valeur de ces seuils.

La nette audibilité d’un bruit allégué comme perturbateur peut renseigner utilement les conditions de gêne. Mais il ne signifie donc pas qu’il suffit d’entendre distinctement pour que l’inconvénient se trouve démontré. L’instruction d’une plainte doit conduire à renseigner les différents motifs susceptibles de contribuer à rendre effectivement perturbateur le bruit incriminé .

Le bruit ne devient gênant que lorsqu'on estime en être la victime : “Tout est bruit pour qui a peur “ dit SOPHOCLE.

La psychologue Annie MOCH évoque sur ce thème les impacts non-auditifs du bruit et le psychanalyste Manuel PERIANEZ pose la question : “Mais s’agit-il vraiment du bruit ?”

Une telle distinction entre le message et le messager, qui conduit à ignorer, tolérer, apprécier ou détester un bruit suivant le contexte et la nature de la source, mais surtout suivant la qualité et le comportement de son auteur, est bien étrangère au discours politique et médiatique ambiant visant à stigmatiser le bruit d’où qu’il provienne et à amalgamer les sources au point d’associer le bruit des voisins avec celui des transports comme le fait une agence française dans ses brochures d’information.

Les instituts de sondage procèdent de même lorsqu'ils établissent des pourcentages de gêne sonore toutes sources confondues.

L'approche du bruit dans un objectif de protection de la santé devrait nécessairement conduire à distinguer les nuisances auditives de celles dites non-auditives afin d'éviter de considérer la nuisance sonore comme une entité; interprétation certainement impropre chaque fois que la gêne ou l’indésirabilité, suivant le terme employé par l’OMS se trouvent liées à l’appréciation de la nature du bruit et non au bruit lui-même.

Un telle distinction serait de nature à réformer la notion de limite et de transférer les critères de gestion des conflits dans l'appréciation du respect des obligations citoyennes imposées par les contraintes d'altérité et de frottement inhérentes à la vie en société; ce que ne permet pas aujourd’hui la prise en compte essentiellement physique et par suite déresponsabilisante du bruit, rejeté en dehors des consciences comme pollution de l'environnement lorsqu’il s'agit de trouble.

L’inconvénient de bruit ne serait plus dans ces conditions apprécié en seuls termes de quantité, ce qui n’a en réalité pas grand sens pour un plaignant, mais également en termes de qualité en référence au caractère incongru ou insolite de la source et à des notions comportementales visant l’évitabilité, le défaut de vigilance ou de précaution, l’intentionnalité, la répétitivité...

Cet aspect des usages conduit encore à observer que la pensée officielle sur le bruit fait de l'espace sonore sous couvert de scientificité un espace aseptisé, comme si le bruit ne contribuait pas comme pour les odeurs à un marquage identitaire, social et culturel.

Il est rappelé que le mode de vie bourgeois s'est précisément différencié dans l'histoire par l'élimination des odeurs et du bruit à l'effet de créer une distance sociale et que les villes du sud restent encore animées à l'heure ou le silence règne dans les villes du nord; toute ces considérations sociales et géographiques contribuant de fait à interdire toute normalisation de la gêne sonore.

SUR LES CRITERES D’APPRECIATION 


Sans doute le premier motif de désubjectivisation associé aux règles de bruit et de qualité acoustique provient de la confusion, largement répandue sur l’objet réglementaire, conduisant à prendre le seuil d’infraction pour l’objectif à atteindre et par suite à considérer une situation non répréhensible comme une condition de confort, si ce n'est de tranquillité.

Cette confusion tient de la présentation officielle des dispositions réglementaires comme une garantie de bonne qualité et de la forme rédactionnelle même des textes législatifs, lorsque par exemple le seuil minimal d’isolement au bruit aérien dans les nouvelles constructions d’habitation devient en 1994 avec la Nouvelle Réglementation Acoustique l’objectif possible.

Cette formulation est le symptôme d’une volonté technicienne de décider du niveau de confort en contradiction avec le principe constitutionnel suivant lequel la loi n'a le droit de défendre que les actions strictement nuisibles; la 3ème chambre civile de la Cour de Cassation rappelant à cet égard dans ses décisions que le règlement fixe un seuil de danger et non de gêne.

La détermination de seuils toutes sources confondues, c'est-à-dire hors nomenclature, dans l’intention d'instituer une sorte de tranquillité normalisée, conduit a contrario dans le cadre de la réglementation sur le bruit de voisinage à rendre répréhensibles en site urbain des activités aussi usuelles que les récréations dans les cours d'école, la pratique de jeux sur les terrains de sport, l'activité commerciale des marchés ou les conversations sur les terrasses de cafés.

A ne considérer que la quantité de bruit, les règles ne pourront évoluer qu’en imposant à terme le silence dans la cité. Tandis qu'il était admis jusque-là que l'infraction pouvait constituer, malgré l'autonomie de droit de la théorie, un indice de trouble anormal de voisinage, il convient d'observer aujourd'hui la jurisprudence civile suivant laquelle un trouble peut être jugé normal en dépit de son caractère illicite.

La distance prise avec la considération de l'humain dans le cadre de l'élaboration réglementaire tient encore de la définition des unités de seuils et de la fixation des modalités de vérification.

Ainsi, les bruits de basse fréquence dont la perception est pourtant sensible, comme par exemple de la nature du bruit sourd au passage du métro en sous-sol, échappent à la réglementation sur le bruit de voisinage.

De même la capacité de l’oreille à discriminer des sons de très courte durée, dite pouvoir séparateur temporel, ne se trouve nullement représentée par la constante lente du sonomètre requise réglementairement. Il en va de même pour l'échantillonnage numérique d’une seconde, durée pendant laquelle de multiples bruits perceptibles sont moyennés et par suite se trouvent exclus de l'appréciation de l'inconvénient.

Concernant les modalités de vérification du bruit de multiples écarts sont constatés par rapport aux conditions réelles de l'exposition, citons quelques cas:

- En matière de bruit de voisinage : 

• la référence à un niveau de bruit moyen sans équivalence de perception auditive pour le bruit ambiant contenant le bruit particulier et le bruit résiduel et l’impossibilité chronologique d’établir une comparaison simultanée de ces deux bruits, laquelle constitue cependant la référence de l'infraction, conduit à des procès-verbaux insolites où le niveau du bruit résiduel est plus élevé que le niveau du bruit particulier incriminé.

• l'obligation de prise en compte dans la moyenne du bruit résiduel des bruits particuliers de l'environnement fortuits et aléatoires ou d'autres sources non incriminées.

- En matière de vérification de la qualité des constructions : 

• la mesure de l'isolement au bruit aérien entre logements exclut l'essai de haut en bas, comme si seul l’habitant du dessus pouvait se trouver renseigné sur la qualité de son logement.

• la mesure de l'isolement vis-à-vis du bruit de l'espace extérieur, dite de l'isolement de façade, réalisée volet-roulant ouvert alors que la fermeture, correspondant à une occupation nocturne, diminue les performances.

• la réalisation des essais se fait toutes portes intérieures fermées, comme si c’était l’usage habituel d’un appartement

Les règles apparaissent encore décalées lorsque leur évolution conduit à une dégradation du confort de l’habitant. Ainsi, en 1969 la réglementation de la construction rendit strictement obligatoire le seuil de 30 dB(A) pour les équipements collectifs. A cette époque, du fait de la médiocre qualité des fenêtres, les niveaux de bruit ambiant en site urbain étaient de l’ordre de 30 à 35 dB(A) dans les appartements. De la sorte le niveau de bruit des équipements était relativement masqué, et donc peu remarquable.

Au fur et à mesure des années, et en dépit des mises à jour réglementaires successives de la réglementation acoustique des constructions, en 1975, 1994, puis en 1999, cette limite de 30 dB(A), telle qu’établie dans les années 60, a été maintenue et se trouve encore en vigueur aujourd’hui.

Simultanément les dispositions réglementaires d’isolation thermique ont pour leur part évolués, avec pour effet le renforcement du calfeutrement des menuiseries. De ce fait, il n’est pas rare aujourd’hui de constater dans les nouvelles constructions des niveaux de bruit de fond voisins de 20 dB(A).

De la sorte l'émergence limite du bruit des équipements collectifs, et par suite leur perception par les occupants des logements, qui se trouvait relativement faible ou nulle dans les années soixante devient aujourd'hui très significative avec un déficit conséquent de confort de l'ordre de 10 dB(A).

S'agissant du sujet de la compatibilité entre la thermique et l'acoustique, remis en chantier par l'application des nouvelles règles d’économie d’énergie visant à améliorer l’imperméabilité à l’air des ouvrages, il est certain que ces dispositions contribueront à amplifier la dégradation du confort sonore dans les logements par suite de l’obtention de niveaux de bruit de fond encore plus bas, rendant désormais perceptibles les activités les plus discrètes du voisinage.

Etant donné que les habitants confondent le défaut d'isolement avec la facilité de perception résultant de l'absence de bruit de fond, on peut craindre pour les années à venir, outre la complication des relations de voisinage, une augmentation des critiques sur la qualité des constructions.

Cette observation sur la nécessaire adéquation entre la performance d’isolement et le niveau du bruit de fond est ancienne puisqu’il était déjà spécifié dans le REEF en 1982 (Volume II - Acoustique) que "le simple respect des valeurs réglementaires en matière d’isolation interne ne permet pas un confort satisfaisant si l’environnement est totalement silencieux"; situation qui se rencontrera cependant de plus en plus à l'intérieur des habitations.

Ainsi, les certifications d’immeubles d’habitation relatives au confort et à la santé et qui ont pour objectif d’établir une nouvelle conception des rapports entre l’homme et l’immeuble ne devraient pouvoir faire l’économie de la notion d’émergence lors de l'élaboration des critères de qualité acoustique.

SUR LA CONCEPTION ET LA TECHNIQUE 


Le mythe de l'insonorisation a probablement pris naissance à l’époque de la Charte d'Athènes et de l'utopie hygiéniste que cette dernière véhiculait, prenant le bruit pour un objet sale et stigmatisant la rue en particulier pour ses caractéristiques sonores.

L'architecte Olivier BALAŸ cite ainsi LE CORBUSIER : "Nous voici, dorénavant, capables de vaincre l'un des plus grands antagonismes de la construction moderne: le bruit. Peu importe que les matériaux soient bons conducteurs ! Ceci n'entre pas en jeu. Les méthodes absolument scientifiques d'insonorisation permettent d'arriver presque à l'absolu dans ce domaine avec l'emploi des matériaux sonores ou insonores, à volonté."

Ce terme insonorisation est en réalité ambigu puisqu'il exprime pour tout un chacun l’élimination du bruit dont on veut se débarrasser, tandis que le technicien l’interprète plutôt dans le sens d'une atténuation.

Comme la gêne résulte davantage de la réaction négative devant l’inopportunité du bruit incriminé que devant son niveau, il est certain qu’une réduction même importante de ce niveau reste toujours insuffisante tant qu’une audibilité significative subsiste.

Une telle ambiguïté se trouve évidemment entretenue lorsque des industriels commercialisent des produits de construction en arguant de leur pouvoir de silence; la publicité commerciale ne prenant guère en considération les mécanismes de la gêne.

La conviction de LE CORBUSIER sur le presque à l'absolu de la technique en matière d'insonorisation se trouve apparemment largement partagée par les architectes devant les audaces de distribution parfois imaginées dans les immeubles d’habitation consistant à superposer ou à juxtaposer aux chambres à coucher des locaux techniques ou d'activité.

Il est, en outre, souvent constaté la dérogation au principe de disposition traditionnelle des chambres au-dessus des chambres et des cuisines au-dessus des cuisines, principe qui contribue à une forme d'homogénéité des bruits entre voisins facilitant leur tolérance.

De même, les règles de bon voisinage sont enfreintes lorsque l'objet incommodant que constitue un équipement technique, comme par exemple une pompe à chaleur, se trouve rejeté en mitoyenneté.

La déshumanisation se tient dans l’organisation des espaces lorsque ces derniers n’offrent pas les moyens de rencontres et de communication permettant de tisser le lien social, si ce n'est affectif, par lequel le bruit peut se trouver relativisé,

Ainsi, l’interprétation courante de la réglementation incendie a conduit à supprimer la cage d’escalier commune par laquelle on accède à son appartement sous le regard du voisin et qui donne ainsi l’occasion de mettre un visage sur ce dernier. Au lieu de cela chacun peut dans les nouvelles constructions rejoindre sa cellule, suivant la formule hygiéniste, en toute discrétion et ne découvrir ses voisins qu’à travers les murs ou les planchers ce qui assurément n’est pas le meilleur moyen de faire connaissance.

La déshumanisation se tient encore dans la conception architecturale lorsqu'on oublie que la maison personnelle est un espace symbolique et que la forme des bruits participe du lien intime de chacun avec cet espace.

POUR UNE CONVERSION DU REGARD 


Si l'on veut tenter d'infléchir cette tendance à la déshumanisation du bruit, il faut s'interroger sur les motifs qui la gouvernent.

Une première réponse pourrait résider dans le fractionnement des compétences et des savoir-faire sur le bruit par suite de l'excès technocratique de la société.

Il est ainsi permis de proposer que le bruit est plutôt pour les médecins affaire de maladie, de stress pour les psychologues, de signification pour les psychanalystes, de territoire pour les sociologues, de dosage pour les urbanistes, de nuisance pour les journalistes, de parasite pour les musiciens, de décibel pour les ingénieurs, d'esthétique pour les architectes, de normalité pour les juristes... chacune de ces focalisations produisant autant d’interprétations.

Ne pourrait-on pas imaginer un lieu de débat interdisciplinaire qui par la confrontation de la diversité des connaissances en ouvrirait les barrières ?

Un autre motif de déshumanisation pourrait provenir de la nécessité pour le pouvoir politique de promouvoir en priorité des actions clairement identifiables et de retour quantifiable, autrement dit des cibles relevant plutôt du domaine du technicien, lequel dispose ainsi d'une situation privilégiée.

D’autres motifs pourraient encore être retenus comme les intérêts particuliers des différents acteurs du domaine sonore visant à promouvoir les formes d'approche du bruit qui leur sont favorables, au motif associatif, corporatiste ou commercial.

En tout état de cause, un projet visant à réhumaniser le bruit ne pourrait faire l'économie de la considération essentielle, mais sans doute politiquement incorrecte, suivant laquelle le bruit n'est pas, dans de nombreuses situations, un phénomène extérieur mais un fait personnel eu-égard à la charge émotionnelle projetée sur ce dernier.

L'homme ne se trouve pas placé devant un environnement sonore réel mais un environnement sonore représenté, celui qu'il se représente lui-même et à lui-même et sans doute l'inconfort se produit-il lorsque la situation vécue ne coïncide plus avec l'environnement perçu.

L'action sur le réel ne devrait en conséquence jamais se trouver départie d'une action sur le représenté et l'on sait combien une part importante de la perception du bruit tient de l'action d'information conduite par les pouvoirs publiques, les associations et les médias.

Lorsque l'identité se perd dans la norme, l'homme se trouve désidentifié; il n'a plus le droit à l'identité. Le psychanalyste Roland GORI dit que "la société de la norme c'est la société des termites".

Alors est-ce à l'homme de s'adapter à la norme ou à la norme de prendre référence sur l'homme ?


QUELQUES REPERES


- J. MOURET et M. VALLET :
“Les effets du bruit sur la santé”. Ministère des affaires sociales et de la santé. 1995
- C.G. JUNG : Collection Albin Michel
- H. BERGSON :
“Les données immédiates de la conscience”. PUF. 2007
- G.T. FECHNER :
“Eléments de psychophysique”
- J.C. LEROY :
“Aspects psychosociologiques du bruit”. Environnement et Nature.1971
- J. BRILLOUIN :
“Les inconvénients normaux de voisinage en matière de bruit”. Actes du 3ème congrès international pour la lutte contre le bruit. AICB. 1964
- A. MOCH :
“Les stress de l’environnement”. Presses Universitaires de Vincennes. 1989
- M. PERIANEZ :
“La gêne attribuée au bruit, approche anthropologique”. Diagonal. 1989
- J.F. AUGOYARD et H. TORGUE :
“A l’écoute de l’environnement”. Parenthèses. 1998
- O. BALAY :
“Trois utopies sonores pour la ville contemporaine”. Espace et Sociétés. 2004
R. GORI :
"La dignité de penser".Les Liens qui Libèrent. 2011
- A. EIGUER :
"L'inconscient de la maison". Dunod.2004
- Th. MIGNOT :
“Avant de choisir son appartement il faut en examiner les probabilités de confort acoustique”. Revue Silence.1976
“Niveaux de protection souhaités par les usagers et renforcement de la protection acoustique dans l’habitation”. Revue Silence.1981
“Les plaintes de bruit”. Le Point.1985
“La conformité à la réglementation sur le bruit ne garantit pas l’absence de gêne”. Revue du Collège National des Experts Architectes Français .1991
“La gêne sonore”.Gazette du Palais.1997
“La protection juridique contre le bruit dans l’habitat”. Administrer.2003
“La confusion des bruits”. Champs Culturels.2005
“La réglementation prévient le danger, pas la gêne !”. Qualité Construction. 2006

Revue ECHO-BRUIT n° 140 - 2013